Un militaire calme la foule afin d'éviter des débordements, autour de la Radio-Télévision nationale du Burundi (RTNB), à Bujumbura, quelques heures après l'annonce d'un coup d'État par Godefroid Niyombare. Photo d'Egide Alex Barakamfitiye.

Le Burundi a connu une journée sous haute tension, mercredi 13 mai. Les femmes ont ouvert le bal en défilant dans le centre-ville de Bujumbura, afin de s’opposer à la candidature du président Pierre Nkurunziza à un troisième mandat, avant qu’un général n’annonce la destitution de ce dernier à la radio. Une jeune Burundaise revient sur cette journée.

Mercredi matin, des centaines de femmes ont manifesté dans le centre de la capitale et rejoint la place de l’Indépendance. Mais contrairement à dimanche, quand environ 200 habitantes avaient défilé une première fois dans le centre-ville, les policiers cette fois les ont dispersées avec du gaz lacrymogène et des canons à eau.

Manifestation de femmes mercredi matin à Bujumbura. Photo de l'un de nos Observateurs.

Quelques heures plus tard, en début d’après-midi, le général Godefroid Niyombare, ancien chef du service des renseignements, a annoncé la destitution du président Pierre Nkurunziza et la dissolution du gouvernement sur les ondes des radios privées Bonesha FM et Isanganiro, provoquant la joie de nombreux Burundais, qui ont afflué vers le centre-ville.

La présidence burundaise a rapidement réagi en qualifiant cette déclaration de "fantaisiste", indiquant que la "tentative de coup d’État [avait] été déjouée", via un communiqué de presse.

Pierre Nkurunziza se trouvait aujourd’hui en Tanzanie, où il devait participer à un sommet extraordinaire des chefs d’État d’Afrique de l’Est sur la crise au Burundi. Ces derniers ont condamné la tentative de coup d’État et le président a indiqué vouloir revenir au pays. Mais la situation était toujours incertaine en début de soirée, quant à la possibilité pour le président burundais d'atterir ou non à l'aéroport de Bujumbura, fermé par les militaires.

Scènes de liesse après l'annonce de la destitution de Pierre Nkurunziza à la radio par le général Godefroid Niyombare. Vidéo tournée par Pierre Olivier Blanchard.

"Après l’annonce du coup d’État à la radio, c'était la fête dans la rue"

Carmen, étudiante en médecine, a participé à la manifestation de femmes dans le centre de la capitale, avant d’apprendre la nouvelle du coup d’État.

Ce matin, avec d’autres femmes du quartier de Mutanga Nord, on a pris le bus pour rejoindre le centre-ville. Arrivées sur place, on s’est séparées : on a formé des groupes de deux personnes pour éviter de se faire arrêter.

On devait initialement se rendre devant la cathédrale Regina Mundi, mais on a appris que des policiers se trouvaient déjà sur place. Donc on s’est retrouvées à un autre endroit, à dix minutes à pied de la place de l’Indépendance. Mais des policiers ont utilisé du gaz lacrymogène pour nous disperser.

Une demi-heure plus tard, on s'est à nouveau regroupées et on a enfin pu entamer notre marche. On chantait "Non au troisième mandat", "Non à la violence", ou encore "Ouvrez la RPA". [La Radio Publique Africaine, indépendante, a été fermée au début du mouvement de contestation par les autorités et a recommencé à émettre ce mercredi, NDLR.] Mais des policiers sont arrivés au bout de cinq minutes. On s’est alors toutes assises, devant le Burundi Palace Hôtel. Je pense qu’on devait être plus de mille à ce moment-là. On a ensuite vu un camion anti-émeutes se diriger vers nous, donc beaucoup de femmes ont pris peur et se sont levées. Le camion a lancé de l’eau et on s’est dispersées en courant.


Manifestation de femmes mercredi matin à Bujumbura. Photo de l'un de nos Observateurs.


 "Des hommes nous ont encouragées à rejoindre la place de l'Indépendance"


Une dizaine de minutes plus tard, on a couru vers la place de l’Indépendance. Des hommes, qui se trouvaient sur les côtés de la rue, nous encourageaient en nous disant "Allez-y", "N’ayez pas peur", "Courage", ou encore "Vous, vous résistez !".

Quand on est arrivées sur la place de l’Indépendance, on a crié de joie, parce qu'on avait atteint notre objectif. [Dimanche dernier, les femmes avaient déjà réussi à rejoindre cette place, une première depuis le début du mouvement de contestation au Burundi, NDLR.] Il n’y avait que des femmes présentes... Mais une fois de plus, les policiers sont intervenus, en tirant du gaz lacrymogène. J’ai alors décidé de rentrer chez moi.



Des militaires aident les manifestants en les transportant jusqu'au centre-ville. Photo d'Egide Alex Barakamfitiye.


En début d’après-midi, je me rendais à l’hôpital – où je suis en stage actuellement – quand Godefroid Niyombaré a annoncé la destitution de Pierre Nkurunziza. Tout le monde écoutait la radio. Ensuite, c’était vraiment la fête dans la rue, les gens criaient pour exprimer leur joie. Beaucoup se sont alors rendus dans le centre-ville.


Scènes de joie après l'annonce de la destitution de Pierre Nkurunziza à la radio par Godefroid Niyombare. Vidéo tournée par Pacifique Cubahiro.



Ensuite, on a dû s'occuper de plusieurs blessés à l'hôpital. Certains sont arrivés en provenance du quartier de Musaga, où il y a eu des tirs à balles réelles dans la matinée. D'autres ont été touchés par une grenade lancée par un  Imbonerakure dans l'après-midi, à côté de la gare du Nord, et ont dû être hospitalisés. Les gens ont d'ailleurs peur que les Imbonerakure n'interviennent, alors qu'ils sont armés. [Les Imbonerakure sont des jeunes proches du CNDD-FDD, le parti au pouvoir au Burundi. En fin de journée, la Croix-Rouge annonçait un bilan provisoire de trois morts – dont un policier –  et 66 blessés, NDLR.]

"On se demande comment tout ça va terminer"

La situation demeure incertaine, mais les gens ont beaucoup d'espoir. Ils se disent : "Enfin, après trois semaines de lutte, ça va changer !" Pour moi, c'est un jour de victoire, car quoi qu'il arrive par la suite, ça ne pourra pas être pire qu'avant. En fait, on avait peur que le président reste au pouvoir de façon indéfinie, si on lui permettait de se présenter à nouveau aux élections.

Mais on voit qu'il existe malgré tout une certaine inquiétude. Quand j'ai quitté l'hôpital, en début de soirée, presque tous les magasins étaient fermés. Actuellement, il n'y a plus personne dans les rues. Les gens sont chez eux et écoutent la radio. On se demande comment tout ça va terminer...


Des tirs résonnent autour de la Radio-Télévision nationale du Burundi (RTNB), à Bujumbura, dans l'après-midi. Vidéo prise par Pamela Kazérake.



Cet article a été écrit en collaboration avec Chloé Lauvergnier (@clauvergnier), journaliste à France 24.