Des manifestants rassemblés devant un complexe d’usines chimiques en Mongolie-Intérieure. Photo publiée avec l’autorisation du Centre d’Information sur les droits de l’Homme de Mongolie du Sud.

Des villageois de la région autonome de Mongolie-Intérieure, en Chine, manifestent depuis trois semaines contre les usines chimiques qui déversent des déchets non traités sur leurs terres agricoles et leurs pâturages. Une mobilisation réprimée par la police chinoise déployée en nombre : 100 villageois ont été blessés. Malgré la censure d'Internet, les militants ont réussi à faire sortir quelques images de ce bras de fer.

Toutes les images de la répression ont été publiées par le Centre d'information sur les droits de l'Homme de Mongolie du Sud, une ONG mongole basée aux États-Unis en contact étroit avec des habitants de Mongolie-Intérieure.

Des manifestants fuient la police lors de la répression du 6 avril. Vidéo publiée avec l’autorisation du Centre d’Information sur les droits de l’Homme de Mongolie du Sud.

Près de 1 000 personnes originaires de différents villages manifestent depuis début avril pour exiger la fermeture de l’usine chimique de la zone de Naiman, située près du village de Daqintala, dans la partie est de la Mongolie-Intérieure. Le 29 mars, les autorités avaient annoncé la suspension de l’activité des usines et la réalisation de tests environnementaux sans donner de calendrier. Ne croyant pas à ces promesses, les manifestants ont essayé le 5 avril de bloquer l'entrée de l'usine, qui abrite plusieurs raffineries, avant d’être délogés par la police.
Les policiers courent vers les manifestants. Vidéo publiée avec l’autorisation du Centre d’Information des droits de l'Homme de Mongolie du Sud.

"Tous nos arbres fruitiers sont morts"

Yi Naiman (pseudonyme) est fermier et gardien de troupeau.

Lorsque la police a attaqué les manifestants, nous n'avions pas d’autre choix que de fuir. Ils étaient bien plus nombreux que nous, ils tiraient des balles en caoutchouc et lançaient des gaz lacrymogènes. Ils avaient également des canons à eau et des chiens. Les chiens n’ont mordu personne, mais ils sautaient sur les gens pour les faire tomber à terre. De nombreuses personnes ont été blessées par les balles en caoutchouc. Nous avons entendu dire que l’une d’elle était décédée, mais l’information n’a pas encore été confirmée.

Des manifestants devant un cordon de police qui bloque l’accès à la route qui mène aux raffineries.

Ces usines chimiques existent depuis un peu plus d'une décennie maintenant, et la pollution s’aggrave chaque année. Elles déversent sur nos terres des déchets toxiques qui n’ont reçu aucun traitement au préalable. Nos cultures en souffrent : nous produisons 20 à 30 % de maïs de moins qu'auparavant. Et tous nos arbres fruitiers sont morts. Il y a une odeur bizarre dans l'air, et les taux de cancer et de thrombose ont augmenté de façon significative. L'eau souterraine est polluée, donc nous avons dû acheter des systèmes de purification. Cela permet d’améliorer la qualité de l’eau, mais nous ne sommes pas assurés que ce sera sans dommage pour notre santé.

Au cours de ces dernières années, nous avons tout essayé, nous avons déposé des requêtes à tous les niveaux du gouvernement. Mais, au mieux, ils prenaient des mesures temporaires, comme l'arrêt de la production des usines pendant une ou deux semaines.

Ils ont coupé l’accès à Internet dans la région et nos communications téléphoniques passent difficilement. Ce n’est pas bon signe. Si nous le devons, nous irons à nouveau manifester.

"Le gouvernement chinois fait comme si il n'y avait pas d'habitants"

Enghebatu Togochog est le directeur du Centre d’information sur les droits de l’Homme en Mongolie du Sud. Il a réussi à parler à des habitants des villages alentour.

Les nouvelles sont très inquiétantes. Les habitants nous ont dit que les autorités vont de maison en maison. Ils fouillent les lieux et interrogent les gens. Le gouvernement local a annoncé officiellement qu'il allait poursuivre en justice ceux qui ont participé à la manifestation. Ils forcent les habitants à signer des documents dans lesquels ils s’engagent à ne plus manifester. Au vu de tout cela, il est facile de comprendre pourquoi les villageois ne croient pas à la fermeture des usines.

Ce n’est pas la première fois que les autorités procèdent de cette façon, c'est-à-dire tenter de calmer le jeu en parlant de fermeture, puis, si le ton durcit, réprimer le mouvement. Cela leur permet de gagner du temps pour repérer les militants les plus actifs. Le scénario s’est déroulé à l’identique en 2011 dans la partie centrale de la Mongolie-Intérieure, lors d’importantes manifestations contre les sociétés minières. À l'époque, le gouvernement local avait promis de fermer les mines, mais ce n’est jamais arrivé, et elles sont encore en activité aujourd'hui.

La population mongole est en train de perdre de plus en plus de terres, non seulement à cause des entreprises chimiques et minières, mais aussi à cause de la construction d'immenses bases militaires et de camps d’entraînement. Le gouvernement chinois considère que cette terre est vide, facile à confisquer et à exploiter. Mais elle n’est pas vide : le peuple mongol y vit depuis des milliers d'années, et il a besoin de ce terrain pour élever ses troupeaux et développer ses cultures. C’est une question de survie.

La Mongolie-Intérieure, une des cinq régions autonomes chinoises, s'étend sur 12 % du territoire de la République populaire de Chine. Elle est très riche en ressources, notamment en charbon, en gaz et en métaux rares. Ce boom minier a provoqué un afflux massif de Chinois de l’ethnie Han dans la région, si bien que les Mongols représentent aujourd’hui seulement 20 % de la population de la région. Et les jeunes générations désertent de plus en plus leur mode de vie traditionnel nomade dans les prairies polluées pour aller chercher du travail en ville.