SYRIE

Turquie : "Comment j’ai aidé un couple de Français revenu du jihad"

Omar habite à Istanbul. Ces dernières années, il a vu la capitale économique se transformer en étape pour des hommes et des femmes déterminés à aller faire le jihad en Syrie, parmi lesquels nombre de jeunes Français. Mais il y a quelques jours, il a été mis en contact avec un couple qui a décidé de faire le chemin inverse. Quitter Raqqa pour rentrer en France. Spontanément, il a voulu leur venir en aide, là où le consulat français est dans l’incapacité d’accompagner ces jihadistes de retour de Syrie.  

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Passants dans les rues de Raqqa, fief de l’État islamique en Syrie. Photo : Raqqa est égorgée en silence

Omar habite à Istanbul. Ces dernières années, il a vu la capitale économique se transformer en étape pour des hommes et des femmes déterminés à aller faire le jihad en Syrie, parmi lesquels nombre de jeunes Français. Mais il y a quelques jours, il a été mis en contact avec un couple qui a décidé de faire le chemin inverse. Quitter Raqqa pour rentrer en France. Spontanément, il a voulu leur venir en aide, là où le consulat français est dans l’incapacité d’accompagner ces jihadistes de retour de Syrie. 

 

Si Omar a été amené à s’intéresser à ces questions c’est parce que ses proches installés en France et lui traversent une épreuve similaire. En février, sa cousine, fervente musulmane de nationalité française, a choisi de quitter sa famille du jour au lendemain pour la Syrie à l’appel de jihadistes français sur place. C’était il y a quelques semaines. Depuis, Oumar se renseigne, cherche des contacts. Des recherches qui l’ont amené à croiser d’autres histoires comme celle de ce couple de jihadistes qui a fui les rangs de l’organisation de l'État islamique à la fin du mois de mars.  L’homme a 19 ans était parti en Syrie il y a environ un an, puis sa compagne l'avait rejoint. Ils se sont ensuite mariés sur place. Les deux sont originaires de la région parisienne.

"On a partagé une cigarette… Je ne voyais plus un terroriste en face de moi"

 

Tout a commencé avec un coup de fil de ma famille depuis la France, qui me dit qu’un couple vient de quitter l’organisation de l'État Islamique (EI), qu’il se trouve à Istanbul et qu’il faut les mettre en sécurité. Je trouvais normal de faire quelque chose pour les aider, donc j’ai décidé d’établir un contact. Pas forcément parce qu'ils sont musulmans, ça n’a pas d’importance pour moi.

 

Le couple a quitté Raqqa [fief de l'EI soumis aux bombardements de la coalition, NDLR] avec très peu de choses. Le jeune homme a vendu sa Kalachnikov pour financer le passeur et le voyage jusqu’à Istanbul. Le couple a profité d’une permission donnée par les chefs de l’EI pour que la femme, qui est enceinte, reçoive des soins médicaux en Turquie. Quand je les ai rencontrés la première fois à Istanbul, je leur ai d’abord conseillé de changer d’hôtel pour un endroit plus sûr. Leurs têtes sont probablement mises à prix par l’EI.

 

Je ne me suis pas senti inquiet en prenant contact avec eux, peut-être un peu au début…Mais très vite le contact est devenu amical, on a rigolé, on a même partagé une cigarette… Je ne voyais plus un terroriste en face de moi. La méfiance était bien sûr réciproque au premier contact, mais ils ont très vite compris que mon seul but était de les aider. La femme n’était pas très loquace, elle restait en retrait et tremblait beaucoup, j’ai beaucoup insisté pour qu’elle consulte un médecin. Ce qu’elle a fait. 

 

"Je pense que leurs parents ont joué un rôle important dans l’incitation au retour"

Ils m’ont expliqué être partis de Syrie pour que la femme soit soignée. Toutefois, au début de nos échanges, j’avais le sentiment qu’ils ne savaient pas trop pourquoi ils avaient décidé de rentrer en France, si ce n’est que tous les deux avaient pris conscience qu’il fallait quitter la Syrie. Il m’a expliqué qu’il n’y avait rien de bon pour eux là-bas, qu’il avait découvert autre chose que ce qu’il imaginait. Il m’a répété : 'C'est la merde'.  En somme,  il n’a pas trouvé ce qu’il recherchait et ce sentiment a été accentué par le fait qu’il avait été mis à l’écart des combats par l’EI car il avait été soupçonné d’être un espion. Il avait été emprisonné et interrogé pour ça. J’ai senti que tous les deux ne voyaient pas d’avenir ni pour eux ni pour leur enfant en Syrie. Je pense que leurs parents ont joué un rôle important dans l’incitation au retour. D’ailleurs, ils sont en contact quotidien avec leurs familles depuis leur arrivée à Istanbul.  

 

Mais il m'est difficile d'affirmer qu’il m’a convaincu sur les raisons de son retour. En tous cas, j’ai été sincère, je leur ai dit que je ne pourrais pas continuer si leurs motivations n'étaient pas claires et s’ils n’avaient pas vraiment abandonné le jihad.  Aujourd’hui, il se dit prêt à obtempérer et à collaborer avec les autorités françaises, alors qu’il sait très bien ce qui l’attend une fois de retour en France. Ils m’ont dit aussi avoir peur du traitement médiatique de leur histoire.

 

Arrivé à Istanbul, le couple s’est rendu à plusieurs reprises au consulat français, qui a fini par leur expliquer qu’il savait très bien qui ils étaient et leur a donné la procédure à suivre : c'est-à-dire se livrer aux autorités turques et passer par la case prison en Turquie en attendant l’expulsion vers la France. Le couple ne bénéficie ni d’aide juridique ni d’aide financière de la part du consulat de France à Istanbul.

 

Actuellement, ils sont dans un centre de rétention turc, dans deux secteurs séparés.  J’ai eu le jeune homme plusieurs fois au téléphone. Il m’a dit que les conditions de détentions sont rudes, que c’était insalubre, qu’il subissait des interrogatoires des services turcs ; mais qu’en même temps la prison organise des rencontres avec sa femme d’une manière régulière. N’ayant pas de moyens de payer leurs billets, ils attendent maintenant que la Turquie les expulse vers la France.

 

 "Le couple s’était rendu une première fois au consulat et on leur avait dit de revenir plus tard"

Le fait  d’avoir une cousine qui a rejoint des jihadistes en Syrie m’a profondément touché et m’a donné le sentiment d’être déjà impliqué dans l’histoire de ce couple. Automatiquement, j’y suis allé sans trop réfléchir et sans trop me renseigner sur leur histoire. D’ailleurs ce n’est pas la première fois que je me retrouve dans ce genre de situation, je ne dirais pas que c’est devenu une sorte de devoir ou d’obligation pour moi d’aider ces gens et leur famille, mais c’est plutôt ma conscience qui m’interpelle surtout quand ce sont de jeunes filles qui se retrouvent dans les rangs des jihadistes. Il y a plusieurs mois j’ai croisé par hasard une jeune Française dans une rue d’Istanbul. Elle voulait elle aussi rejoindre les rangs des jihadistes en Syrie, en discutant avec elle j’ai réussi à l’en dissuader. C’est désormais quelque chose qui me passionne.

J’ai constaté à travers mon histoire familiale comme à travers l’histoire de ce couple que les autorités compétentes françaises ne sont pas à la hauteur de la situation. Le couple s’était rendu une première fois au consulat et on leur avait dit de revenir plus tard… Par ailleurs, les laisser moisir dans une prison turque ne va pas aider les autres à sauter la pas des autorités.  Quant à ma cousine, elle n’a même pas été recherchée en Turquie avant qu’elle ne passe la frontière vers la Syrie alors qu’on l’avait signalée. Le consulat m’avait expliqué que tout ne dépendait pas d’eux, que leur boulot se limitait à transmettre les informations aux autorités turques… Par ailleurs, je remarque que malgré la volonté affichée de la France d’empêcher les départs, plusieurs filles ont quand même réussi à rejoindre la Syrie récemment.

 

Me Pradel, avocat au barreau de Paris et spécialiste de la lutte antiterroriste a défendu une dizaine de ces jihadistes de retour en France. Contacté par France 24, il explique que la procédure à suivre une fois en Turquie est de contacter le consulat ou l’ambassade pour obtenir un titre d’identité, leurs papiers étant souvent détruits, perdus ou expirés. Par ailleurs, l’entrée sur le territoire turc étant faite de façon illégale, les ressortissants français candidats au retour doivent passer par des centres de rétention administrative comme c’est le cas pour ce couple de jihadistes, en attendant d’être expulsés par la Turquie. Arrivés en France, le couple sera très probablement mis en examen pour "association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste" explique l’avocat. Ils encourent entre quatre et huit ans de prison.

 

En janvier 2015, un état des lieux du renseignement français concernant la menace jihadiste concluait qu’en un an le nombre de ressortissants "impliqués dans le jihad "avait doublé : il est passé de 555 en janvier 2014 à 1 281 en janvier 2015. Et près de 400 de ces personnes ont réussi à entrer en Syrie avant d’être interceptées par la police, parmi lesquels  une centaine de femmes.  

 

Selon le rapport, 200 d’entre eux ont fait le choix de revenir en France en passant par la Turquie via des passeurs. Désillusionnés, plusieurs d’entres eux ont expliqué avoir été effrayés par le fanatisme,  déçus par des conditions de vie trop difficiles, d’autres encore sont rentrés après avoir été blessés. Ce sont quasiment exclusivement des hommes qui ont choisi de faire marche arrière. 

 

France 24 a choisi de préserver l’anonymat de Oumar, sa famille ainsi que des deux ressortissants français pour des questions de sécurité.

 

Billet écrit avec la collaboration de Wassim Nasr @simnasr et Ségolène Malterre @SegoMalterre