Les employés de l'usine Pou Yuen en grève. Capture d'écran d'une vidéo amateur postée sur Facebook .

Des milliers d’employés d’une usine de Ho Chi Minh-Ville fabriquant des chaussures pour plusieurs grandes multinationales sont en grève depuis une semaine : pas pour protester contre leur conditions de travail mais pour contester un projet de loi gouvernemental qui restreindrait leur accès aux pensions de retraite. Une mobilisation d’une ampleur rare qui témoigne du manque de confiance des Vietnamiens envers leur système de sécurité sociale.

La grève a commencé le 26 mars dans l’usine de Pou Yuen, une des plus importantes de la capitale économique vietnamienne. Pou Yuen est un sous-traitant qui fabrique des chaussures pour Nike, Adidas, Reebok, Converse ou Lacoste et emploie près de 80 000 personnes dans le pays. Depuis jeudi dernier, les grévistes renouvellent leurs actions quotidiennement : sit-in devant l’usine ou marche le long des avenues environnantes, ils manifestent dans le calme et sous très haute surveillance policière.

Vidéo de la manifestation des grévistes, postée sur Facebook par Sieu Diep.

Les employés dénoncent un projet de loi qui prévoit de modifier les conditions de distribution des pensions de retraite : aujourd’hui, un travailleur peut en bénéficier dès qu’il arrête de travailler, sans critère de durée de travail. La nouvelle loi prévoit qu’il faudra avoir travaillé au moins 15 ans, et attendre l’âge de la retraite (55 ans pour les femmes, 60 ans pour les hommes) pour toucher sa pension. Cette perspective de modification du droit social cache une mauvaise gestion du fonds d’assurance sociale vietnamien, estime notre Observateur.

Les employés de l'usine Pou Yuen en grève dans les rues d'Ho Chi Minh Ville. Capture d'écran d'une vidéo amateur postée sur Facebook

Les employés de l'usine Pou Yuen en grève dans les rues d'Ho Chi Minh Ville. Capture d'écran d'une vidéo amateur postée sur Facebook

"Les grévistes craignent de ne jamais revoir l’argent qu’ils confient au fonds d’assurance sociale"

Nguyen Bac Truyen vit à Ho Chi Minh Ville où il est avocat en droit social.

Cette grève est inhabituelle par son ampleur mais aussi par sa nature : depuis quelques années, les grèves se multiplient au Vietnam, mais les mobilisations concernent plutôt les conditions de travail imposées par les employeurs et ne sont menées que par quelques dizaines de personnes. Dans ces cas, le plus souvent, les autorités font pression sur les employeurs pour satisfaire au moins une revendication et la grève s’arrête. Mais cette fois, il s’agit d’une grève qui porte sur le statut des travailleurs, et il y a chaque jour des milliers de manifestants.

Les grévistes refusent l’application de la nouvelle loi car ils ne font pas du tout confiance à la gestion du fonds d’assurance sociale. Selon eux, la loi a été votée pour pallier les difficultés du fonds qui gère les pensions de retraite notamment. Celui-ci est très mal géré : d’après certaines prévisions, il pourrait être en déficit d’ici 2021 et ne plus avoir de moyen en 2034. Par ailleurs, le fonds a fait des investissements dans une banque qui a fait faillite et beaucoup de Vietnamiens le soupçonnent de corruption. Du coup, les grévistes craignent de ne jamais revoir leur argent et de ne jamais toucher leur pension. Ils jugent par ailleurs anormale l’obligation de travailler au minimum 15 ans pour percevoir un droit à la retraite.

Au Vietnam, la grève n’est autorisée que si elle est initiée par le syndicat officiel, qui dépend du gouvernement. Autant dire que le droit de grève n’existe pas. Néanmoins, le gouvernement a jusqu’ici laissé faire les manifestants. Ils tentent de calmer le jeu et des émissaires essayent de convaincre les meneurs de reprendre le travail, en promettant qu’ils reconsidéreront l’application de la loi. Or, pour modifier cette loi, il faut qu’elle repasse par le parlement, dont la prochaine session est prévue à l’automne….

Selon moi, le gouvernement ne réprime pas les manifestations mais finira par arrêter les meneurs dès que le mouvement se tassera. Néanmoins, je ne serais pas surpris qu’il prenne de l’ampleur : une deuxième usine, qui fabrique également des chaussures, vient de se mettre en grève.

Ce jeudi, les grévistes se sont vus attribuer un jour de congés pour que des discussions puissent être menées avec des représentants des autorités. Puissance économique émergente, le Vietnam est un des principaux exportateurs de produits manufacturés dans le monde, le deuxième derrière la Chine pour les États-Unis. Les multinationales du textile notamment apprécient la stabilité politique du pays, son faible coût du travail et sa faible fiscalité.

Article écrit en collaboration avec Corentin Bainier (@cbainier) journaliste à France 24 et The Hung Pham, journaliste à RFI.