Portrait de Washiqur Rahman sur sa page Facebook.

Un mois après l’assassinat du Banglado-Américain Avijit Roy, un second blogueur athée également connu pour ses prises de positions critiques sur l’islam et les écoles coraniques, Washiqur Rahman, a été sauvagement poignardé à mort lundi matin à Dhaka, capitale bangladaise. La liste des assassinats ciblés s’allonge dans un pays où il devient de plus en plus dangereux d’égratigner la religion d’État.

Washiqur Rahman a été attaqué dans son quartier de Begunbari au sud de la capitale bangladaise, alors qu’il se rendait à son travail. Trois hommes lui ont asséné de nombreux coups de machettes dans le visage et le cou, et ont continué à le lacérer une fois qu’il était au sol. Deux d’entre eux ont été interpellés : selon la police de Dhaka, ils sont âgés d’une vingtaine d’années et étudient dans des madrasas, les écoles coraniques. Le troisième agresseur est en fuite.

Le corps de Washiqur Rahman, à l'hopital, après son assassinat. Photo amateur postée sur Twitter.

Comme la plupart des blogs critiquant l’islam, le blog de Washiqur Rahman était censuré par les autorités depuis 2013. Mais à l’instar d’autres activistes, il s’était mis à utiliser Facebook pour faire passer ses idées. Sa page est désormais vide, mais sur cette autre page Facebook, en bangladais et en anglais, on peut voir la retranscription d’un dialogue qu’il avait eu lors d’un débat public avec un imam.

Extrait d'un dialogue entre Washiqur et un imam, le blogueur demande notamment, ironiquement : "L'islam affirme être la meilleure façon de vivre. Est-ce que ça veut dire que l'esclavagisme existera éternellement ?" ou "Pourquoi alors les musulmans n'acceptent-ils pas que l'héritage soit équitable pour les filles [par rapport aux garçons] ?", ou encore : "Si les humains sont venus sur Terre grâce à Mahomet, alors Mahomet est venu sur Terre grâce à qui ?" et l'imam de lui répondre qu'avant le prophète, l"'humanité entière était plongée dans les ténèbres et l'ignorance".

Avant les assassinats de Rahman et Avijit Roy - agressé avec sa compagne grièvement blessée, et qui a suscité en mars de larges manifestations demandant au gouvernement de mieux protéger la liberté d’expression – deux blogueurs avaient également été agressés par des activistes islamistes en 2013 : en février, le corps d’Ahmed Rajib Haider avait été retrouvé décapité dans une banlieue de Dacca ; en avril, notre Observateur, Asif Mohiuddin, avait réchappé d’une violente agression. Leurs agresseurs ont avoué ou ont été identifiés comme appartenant à un groupe islamiste radical, Ansarullad Bengali Team, qui a édité une liste de personnalités à abattre en raison de leurs prises de positions critiques sur le fondamentalisme islamique, explique notre Observateur.

"La situation devient intenable pour ceux qui se disent athées, laïques ou humanistes"

Asif Mohiuddin est un blogueur athée et "humaniste" bangladais, qui a dû fuir son pays après avoir été agressé puis emprisonné pour blasphème. Il est aujourd’hui réfugié en Allemagne.

Je ne suis malheureusement pas surpris de ce qui est arrivé. Washiqur faisait partie d’une liste de 84 personnalités à abattre, émise par Ansarullah Bengali Team, qui cible toutes les personnes critiquant l’islam. Sur son profil Facebook, beaucoup de fondamentalistes islamistes le menaçaient directement. Pour moi, il est clair que son assassinat n’est pas un acte individuel et qu’il a été commandité par Ansarullah Bengali Team.

La situation devient intenable pour ceux qui se disent athées, laïques ou humanistes. D’un côté, le nombre de madrasas augmente sans cesse. Certaines sont financées par l’Arabie saoudite et d’autres pays musulmans. Comme le pays est très pauvre, les familles comptent souvent beaucoup d’enfants et la madrasa est une solution attractive car ils sont nourris et logés. Or, bon nombre de ces établissements sont tenus par des islamistes radicaux. De l’autre côté, le gouvernement ne fait pas grand-chose pour protéger ceux qui critiquent l’islam radical. Ainsi, en avril 2013, j’avais moi-même été agressé par quatre hommes. J’en porte encore des séquelles aujourd’hui, je n’ai pas retrouvé toute ma motricité. Ça n’a pas empêché les autorités de me condamner un mois plus tard à trois mois et demi de prison pour blasphème.

"Ceux qui m’ont agressé n’avaient jamais lu mon blog "

À la suite de mon agression, un mouvement de protestation avait émergé dans le pays. Les autorités avait assuré qu’elles adjoindraient un garde du corps à 19 personnalités menacées pour leurs écrits, dont moi. Mais personne ne m’a jamais contacté et je n’ai jamais eu la protection promise. J’ai donc fui en Allemagne.

Washiqur travaillait comme informaticien dans une société de finances. Il n’était pas marié et n’avait pas d’enfant. Je le connaissais surtout pour ses activités de blogueur, j’aimais ses démonstrations logiques contre les postulats obscurantistes de l’islam et son sens de l’humour. Il était très critique des enseignements dispensés dans les madrasas, notamment de la vision créationniste de l’évolution humaine, la théorie de l’évolution n’ayant aucune place dans ces écoles.

Selon moi, les élèves subissent un vrai lavage de cerveau, on leur explique que l’islam est la seule loi. Quand j’étais en prison pour blasphème, j’ai eu l’occasion de rencontrer mes agresseurs, et j’ai parlé pendant une heure avec eux : ils m’ont dit qu’ils avaient étudié dans une madrasa, n’avaient jamais lu mon blog, tout ce qu’ils savaient c’est que j’étais un ex-musulman qui désormais se définit comme athée et que comme les apostats, je devais être tué.

Indépendant depuis 1971, le Bangladesh a fait de l’islam sa religion d’État en 1988. Le Code pénal interdit de "heurter les sentiments religieux". Toute personne ayant une intention "délibérée" ou "malveillante" de le faire est susceptible d’être emprisonnée. Une loi autorise également le gouvernement à interdire toute publication pour blasphème. Le Bangladesh est classé 146e sur 190 pays dans le classement de Reporters sans frontières sur la liberté de la presse dans le monde. En 2013, plusieurs personnes avaient trouvé la mort dans de violentes manifestations réclamant une nouvelle loi plus sévère sur le blasphème.

Le pays, dont 90 % de la population est musulmane, a deux réseaux d'écoles islamiques : l’un est géré par l’État et compterait environ 25 000 établissements, l’autre, les écoles Qawmi, fonctionne sur des dons privés et compte officiellement 20 000 écoles enregistrées. Selon certains analystes, il pourrait en réalité y en avoir quatre fois plus avec les établissements non déclarés. Le dirigeant des écoles Qawmi est Shah Ahmad Shafi, connu pour ses positions très conservatrices, s’opposant notamment à l’éducation et au travail des femmes hors de leur foyer.