Notre Observatrice et son enfant sont livrés à eux-mêmes.

Au Maroc, avoir des relations sexuelles en dehors du mariage est proscrit et passible d'une peine de prison, une législation qui a contribué à mettre à l’écart et à stigmatiser les mères célibataires. Ces femmes sont le plus souvent abandonnées par les pères des enfants et traitées en pestiférées.

Pour éviter une telle stigmatisation, certaines Marocaines sont prêtes à risquer leur vie en se soumettant à des avortements clandestins, également interdits par la loi marocaine, même en cas de viol. Plus de 800 avortements clandestins seraient pratiqués tous les jours au Maroc, selon un rapport de l'Institution nationale de solidarité avec les femmes (INSAF).

Notre Observatrice, Hadda, vit dans cette pièce avec son enfant de 6 ans. 

"Le Maroc est un pays d'hypocrites"


Rachida (pseudonyme), 30 ans, est mère célibataire de deux enfants, une fille de 3 ans et un garçon de un an et demi. Leur père est son cousin, pour qui elle avait tout abandonné. Aujourd’hui, elle vit dans une banlieue de Mohammedia, une ville située à 20 km au nord de Casablanca.

Il était prévu qu’on se marie, mais c'était toujours reporté au lendemain. Il me disait : "Oh, on n'est pas pressé, je ne t'abandonnerai pas, ne t'inquiète pas". J'ai eu tort de lui faire confiance car je suis tombée enceinte entre temps. Je n'avais aucune idée de la manière dont on tombait enceinte, ce ne sont pas des choses dont je parlais avec ma mère. C'était pour moi le début de la descente aux enfers. Je me disputais tout le temps avec lui car il ne voulait plus se marier, il ne voulait plus de moi. Ma famille m'a reniée. C'était la pire période de ma vie. J'ai même porté plainte contre lui et dépensé énormément d’argent.
 
"Il a voulu que j'avorte mais c'était hors de question. Des amies sont mortes en essayant d'avorter clandestinement"

Après lui avoir pardonné une première fois en abandonnant les poursuites judiciaires, je lui reparlais souvent du mariage, il me disait qu'il aimait notre fille et que le mariage n'était pas une affaire urgente, qu'il finirait par reconnaître l'enfant pour qu'elle ait une vie normale. Il me rassurait et me faisait croire qu'il m'aimait, j'ai baissé la garde, je ne prenais plus aucune précaution et je suis tombée enceinte une seconde fois. Il a voulu que j'avorte car avec un deuxième enfant, notre vie serait encore plus compliquée, mais c'était hors de question. Des amies sont mortes en essayant d'avorter clandestinement. Je n’ai pas voulu prendre le risque.

"J'ai dû déménager de chez mes parents qui m'ont clairement fait comprendre que j'étais la honte de la famille"

Aujourd’hui, il nous a quittés et n'est pas présent pour ses enfants. Je suis femme de ménage, enfin, quand on fait appel à moi. Ce n'est pas un travail fixe. Il arrive que je travaille toute une journée pour 100 dirhams seulement (soit 9 euros). Parfois, après avoir payé le loyer, je n'ai pas de quoi nourrir mes enfants. J'ai dû déménager de chez mes parents, qui m'ont clairement fait comprendre que j'étais la honte de la famille et que je n'avais plus ma place chez eux.

Je me sens exclue et ce sera pire pour mes enfants. Ils portent mon nom, mais resteront des bâtards quoi qu'il arrive aux yeux de la loi marocaine [l’article 446 de la jurisprudence considère l’enfant né hors mariage, même si son père décide de le reconnaître, comme un enfant "zina", en d'autres termes issu de la "fornication". Depuis 2004, si le père ne le reconnaît pas, leur statut d'enfant "zina" apparaît dans l'état civil, avec la particule "abd" devant un nom choisi par la mère sur une liste qu'on lui impose]. J’ai entendu dire qu’il existait des associations qui pourraient nous aider, mais elles se situent toutes à Casablanca. Je n’ai pas les moyens de m'y rendre avec mes deux enfants.
 
"Quel homme voudra de moi ?"

Si je ne travaille pas, je ne sors pas. Lorsque les gens me regardent, ils pensent "péché" immédiatement et ça, je ne le supporte plus. J'ai l'impression que je vais devoir payer cette faute toute ma vie. Tout le monde me répète que je dois les abandonner, qu’ils sont la source de mes problèmes. Cette pression est très dure à supporter, en plus de l'exclusion et la précarité. Quel homme voudra de moi ? J'ai deux enfants et je n'ai jamais été mariée. C’est la pire des malédictions au Maroc.

La nuit, je ne dors plus tellement je pense à tous mes problèmes. J'aurais voulu offrir un autre avenir à mes enfants. Là, ma fille va sur ses 4 ans et je n’ai pas pu l’inscrire à l’école faute de moyens. Je suis analphabète, j’aurais aimé qu’elle ne le soit pas. Il est temps que les mentalités changent.

Au Maroc, lorsque tu es mère célibataire, c’est la pire des choses. Les Marocains te pointent du doigt, te regardent comme une pestiférée. De plus en plus, de jeunes filles n’attendent plus le mariage pour avoir des relations sexuelles. Tant qu’elles ne tombent pas enceinte, elles sont protégées, mais pour celles qui ont le malheur de faire apparaître un ventre rond, c’est la fin du monde. Le Maroc est un pays d'hypocrites.

"Je ne veux pas qu'il aille à l'école sans avoir été reconnu par son père"

Hadda (pseudonyme), 34 ans, est elle aussi mère célibataire. Elle élève seule son fils de 6 ans et attend toujours que son compagnon reconnaisse l'enfant.

J’étais la plus belle de mon quartier, je vivais avec ma mère et j'allais à l’école. L'avenir était à moi. Je me suis mise avec un homme qui vendait de la drogue, il avait beaucoup d’argent et était très connu dans la ville. Tout le monde avait peur de lui et me respectait énormément. Je me sentais importante.

Il me promettait le mariage alors qu’il était marié. Je le savais, mais j’ai accepté car je l’aimais et il me promettait d’être sa deuxième femme. Un an plus tard, je suis tombée enceinte, et cela quelques mois avant qu’il entre en prison pour deux ans. Je l’ai attendu. Je dois l’avouer, j’ai tenté d’avorter de manière clandestine, j’ai failli y passer. Mais grâce à Dieu, je suis encore en vie et mon enfant aussi.

Le fils de Hadda à la recherche du repas du soir

Quand il est sorti de prison, il n’est jamais revenu me voir, sa première femme ne voulait pas de moi. C’était une période très difficile, et en plus d’être abandonnée par l’homme que j’aimais, j’avais perdu ma mère qui m’avait toujours soutenue. Depuis lors, plus personne ne me défendait ou m’aidait. Je me suis retrouvée seule avec mon enfant.

"C'est le petit qui ramène la nourriture de chez nos voisins qui ont pitié de lui"

Je vis aujourd’hui dans des conditions pitoyables. Je n’ai pas à manger, c’est le petit qui ramène la nourriture de chez nos voisins qui ont pitié de lui. Il arrive parfois qu’ils lui donnent des sous. Je n’ai ni eau ni électricité, j’utilise une bougie une fois la nuit tombée. Je ne travaille pas, personne ne veut de moi. Même lorsque je me présente comme femme de ménage, on me refuse le poste car je ne suis pas digne de confiance selon eux.


Mon fils a 6 ans mais n’est pas scolarisé. Je ne veux pas qu'il aille à l’école sans avoir été reconnu par son père. C’est triste je sais, mais je fais ça pour son bien, je ne veux pas qu’il soit la risée de tous ses camarades parce qu'il n'a pas de père. Vu l'état de notre habitation, je préfère que le petit reste dehors à jouer avec les autres enfants.

Mais je garde espoir, il finira par reconnaître le petit en mettant nos papiers en ordre, on se mariera et Dieu nous facilitera la vie.

La loi interdisant les rapports sexuels avant le mariage est également valable pour les hommes. Les tests ADN étant trop chers, les mères célibataires abandonnent la plupart du temps les poursuites judiciaires avant d'avoir prouver l’identité du père.
L'avortement bientôt légalisé au Maroc ?

Le licenciement du gynécologue Chafik Chraïbi, après la diffusion sur France 2 de l'émission "Envoyé Spécial" dans laquelle il annonce être pro-avortement, avait suscité une vive émotion dans tout le royaume ainsi que sur les réseaux sociaux.

Cette polémique a poussé le ministre de la Santé Houssaine Louardi à organiser un débat national sur l’avortement le 16 mars dernier, qui s’est clôturé par la lecture d’une dépêche du Palais royal. Ce texte demandait à différents ministères de soumettre une proposition de loi sur l'avortement, dans un délai d'un mois maximum.

Article rédigé par Anissa Jalab, journaliste à France 24.