Hôpital régional Mohammed V à Meknès. Des malades restent par terre par manque de lits. Toutes les photos ont été publiées sur la page Facebook "Scandales du secteur de la santé".

Sanitaires bouchés, moisissures sur les murs, draps souillés, manque d’équipements… De nombreuses images publiées sur Facebook jettent une lumière crue sur l’état des hôpitaux publics marocains. Une situation "catastrophique" et qui ne devrait pas s'arranger avec la privatisation du secteur de la santé, selon notre Observateur.

فيديو سجل بتاريخ 15/01/2015 مستشفى الفرابي وجدةالعفن و الوسخ عنوان لإهمال الوزارة لمستشفياتها العمومية

Posted by ‎فضائح قطاع الصحة‎ on mercredi 4 février 2015

Hôpital Al Farabi, à Oujda. Sol trempé et lavabo bouché (0'12'').

La page Facebook "Scandales du secteur de la santé" a été lancée fin décembre 2014 par des médecins marocains. À l’origine, l’objectif était de dénoncer les propos du ministre de la Santé, El Houssaine Louardi, qui avait déclaré quelques jours plus tôt que l’absentéisme des médecins contribuait grandement à la détérioration des prestations dans les hôpitaux publics. Des propos intolérables pour les professionnels de la santé, qui estiment que le vrai problème est le manque de moyens dans l’univers hospitalier.

Le lancement de cette page Facebook a très vite suscité la polémique au Maroc, poussant le ministère de la Santé à dépêcher des commissions d’inspection afin de s’atteler aux dysfonctionnements mis en lumière par ces images. Aucun rapport n’a toutefois été publié pour le moment.

Maternité de l’hôpital Mohammed V à Tanger.

"On a dû fermer un bloc opératoire, car il y avait des fuites d’eau au niveau du plafond"

Mehdi Tahri (pseudonyme) est un chirurgien exerçant dans un hôpital public provincial du Maroc.

L'hôpital dans lequel je travaille est mal entretenu, même s’il y a quand même un minimum d’hygiène. On a deux blocs opératoires, mais on a dû en fermer un au début de l’hiver car il y avait des fuites d’eau au niveau du plafond, en raison de la neige. Et le bloc restant n’a pas été repeint depuis des années. Dans le service de chirurgie, il y a deux salles d’hospitalisation sans portes. L’hôpital n’est pas du tout aux normes.

En plus, les blocs opératoires ne sont pas équipés correctement. Dans le service de traumatologie, il n’y a pas de table d’opération par exemple. Du coup, même s’il y a assez de médecins, on ne peut pas travailler. Ou alors on se contente de réaliser des petites opérations nécessitant peu de moyens, sous anesthésie locale par exemple.

Une table d'opération cassée, à l'hôpital Ibn Sina.

Je suis arrivé dans cet hôpital il y a trois ans. La première année, j’ai réalisé six opérations mineures seulement, alors que je participais à une dizaine d’opérations par jour pendant mon internat en France. L’un de mes collègues, un chirurgien ORL, ne peut même pas opérer les patients des amygdales.

Un "respirateur en panne", à l'hôpital Ibn Sina.
 
"Les Marocains qui en ont les moyens vont se faire soigner dans les cliniques privées"

Les médecins manquent donc de pratique. Mais c’est surtout pour les patients que c’est problématique. Par exemple, ceux devant être opérés pour une fracture, au sein du service de traumatologie, doivent acheter ou louer tout l’équipement nécessaire à leur opération à des sociétés : plaque vissée, matériel de pose [ce matériel correspond aux instruments nécessaires à la mise en place de plaques et de prothèses, NDLR], etc.

Ça peut leur coûter 700 euros pour une fracture du fémur, et 2000 euros s’il faut mettre en place une prothèse de hanche [le salaire minimum marocain est de 200 euros environ, NDLR]. Ils doivent tout payer, alors qu’ils sont censés être examinés et opérés gratuitement. Très peu de patients en ont les moyens. L’accès aux soins est donc très compliqué, surtout pour les plus pauvres. Du coup, les Marocains qui ont de l’argent vont dans les cliniques privées plutôt que chez nous.
 
Des nourrissons au sol, dans l'hôpital provincial El Mokhtar Soussi, à Taroudant.

L’autre problème majeur, c’est la quasi absence de chauffage à l’hôpital. On a des radiateurs qui fonctionnent avec du mazout, mais ils ne sont pas allumés, même en hiver, sauf en cas de visite officielle. Par exemple, ils ont été allumés avant la venue d’une commission dans notre hôpital il y a quelques semaines, dans le cadre de l’enquête ouverte à la suite de la diffusion des photos sur la page Facebook "Scandales du secteur de la santé". Il y a quand même cinq ou six radiateurs électriques qui circulent dans l’hôpital, mais ça reste peu…

Ces problèmes concernent l’ensemble des hôpitaux publics, même si certains gros établissements sont mieux dotés. Le pire, c’est que tout serait de notre faute, selon le ministre de la Santé ! Il estime que les médecins ne travaillent pas, qu’ils sont corrompus…

Ses propos nous agacent, même s’il est certain qu’il existe de la corruption, peut-être en raison de la faiblesse des salaires. [La santé publique est l’un des secteurs les plus affectés par la corruption dans le pays, selon Transparency Maroc, NLDR.] Dans le secteur public, un généraliste gagne 700 euros et un spécialiste 1 100 euros en début de carrière. Et un spécialiste plafonne à 2 100 euros environ en fin de carrière.

مصلحة الولادة لا لا مريم المستشفى الجامعي للدار البيضاء الجناح 10La maternité Lala meryeme CHU CASABLANCA aile 10----------------------------------------------------واش هادو قطوط ولا شي حاجة أخرىو نشكر الوزارة على سهرها على راحة الحواملفعلا هدا الصوت فقط سيؤدي إلى ولادة النساءا خوفا

Posted by ‎فضائح قطاع الصحة‎ on Wednesday, January 14, 2015
Des chats se promènent dans les couloirs de la maternité du CHU de Casablanca, où on entend pleurer des bébés.
 
"Je compte rejoindre le secteur privé d’ici trois ans"

La situation n’est pas prête de s’améliorer, car l’État investit de moins en moins dans la santé. [En 2012, 6 % du PIB marocain était destiné à la santé selon l’OMS, soit le minimum qu’un pays à revenus moyens doit consacrer à ce secteur selon l’organisation, NDLR.]

Le 4 février, la loi 131-13 a été votée : elle permet à tout investisseur privé, marocain ou étranger, notamment des pays du Golfe – n’ayant parfois rien à voir avec la santé – d’acheter des cliniques. [Le ministre de la Santé estime que la mesure permettra au secteur de la santé d’obtenir davantage d’investissements et de corriger les déséquilibres régionaux, ce que contestent les médecins et certaines ONG, NDLR.] La santé est de plus en plus privatisée, comme le secteur de l’éducation, qui a été complètement déstructuré.
 

C’est pour l’ensemble de ces raisons que je compte rejoindre le secteur privé d’ici trois ans, à l’issue du contrat de huit ans qui me lie à l’État.
 
 
Les problèmes dénoncés par notre Observateur et la page Facebook "Scandales du secteur de la santé" ne sont pas nouveaux. En 2011 déjà, le médecin Simohammed Zaari Jabiri avait lancé le blog "Mémoires d’un Neurochirurgien schizophrène" pour témoigner de son quotidien.

France 24 a tenté de contacter le ministère de la Santé marocain pour commenter les propos de notre Observateur. Si une réponse nous parvient, nous la publierons dans cet article.

Hôpital régional d’Essaouira.


Cet article a été écrit en collaboration avec Chloé Lauvergnier (@clauvergnier), journaliste à France 24.