Un jihadiste qui boit et fume en cachette. Capture d'écran de la vidéo ci-dessous.

Un émir jihadiste qui boit, fume et envoie des selfies sur Whatsapp en cachette se transforme d’un coup en homme de vertu au passage d’une jeune recrue. Il lui installe une ceinture d’explosifs tout en lui promettant le paradis et lance "On s’y retrouvera !". Voici un des sketches sans détour que des jeunes Syriens installés en Turquie ont mis en scène. Leur façon de combattre l’organisation État islamique et ses hypocrisies.

En juin 2013, un groupe de jeunes Syriens a imaginé un projet pour dénoncer les crimes du régime de Bashar al-Assad. Ils ont formé une équipe motivée de producteurs, réalisateurs, acteurs, scénaristes, et monteurs. Certains étaient déjà dans le métier. D’autres ont appris sur le tas. Ils ont choisi le nom de "Daya Al-Tasseh" qui pourrait se traduire par une expression sarcastique telle que "Nous voilà bien barrés". En 2014, ils ont ajouté une nouvelle cible à leurs vidéos satiriques : le groupe l’État islamique et ses crimes. Chaque mois, ils produisent des sketches et des clips dans le but de démystifier ses combattants, battre en brèche ses principes et expier la peur qu’il aurait pu instiller.

"Y’a-t-il une meilleure arme pour lutter contre la terreur ?"

Maen Wafte, membre fondateur de "Daya Al-Tasseh", réalisateur et comédien amateur, nous parle de son engagement pour une résistance par l’humour.

Lorsque j’étais à Alep, je m’étais procuré une petite caméra pour filmer les manifestations et la répression du régime. J’ai été arrêté lors d’une marche à l’université. J’ai passé six mois en prison. J’ai beaucoup souffert entre les mains du régime. Ils m’ont torturé à l’électricité, frappé.

Lorsque j’ai été libéré, j’ai d’abord rejoint la campagne d’Alep, puis le Sud de la Turquie. Là, avec mon ami Youssef Helali, nous avons imaginé un projet pour soutenir la révolution syrienne. Nous avons pensé à l’humour. Y’a-t-il une meilleure arme pour lutter contre la terreur ? Nous avons crée une petite vidéo, un one man show dans lequel je dénonçais avec humour les crimes du régime de Bashar Al-Assad. Mais on l’a supprimée depuis. On a davantage de matériel et de moyens aujourd’hui. On peut faire un travail de meilleure qualité.
 
"Ils pourraient facilement nous abattre, donc nous prenons nos précautions"

Depuis 2014, nous avons produit de nombreux clips et sketchs sur l’État islamique. Nous avons reçu des menaces. Ils ont pu frapper à Paris Charlie Hebdo. Nous sommes à quelques kilomètres de la frontière. Ils pourraient facilement nous abattre, donc nous prenons nos précautions. Nous changeons régulièrement de lieu de tournage. Et puis nous continuerons car nous recevons aussi de nombreux messages de soutien, et notamment de Syriens de l’intérieur qui vivent dans les régions sous contrôle de l’EI et n’ont aucun espace pour s’exprimer, pour rire.

Voyez par exemple ce sketch qui a été visionné plusieurs centaines de milliers de fois sur YouTube (voir ci-dessous). On peut y voir la caricature des chefs jihadistes. Un homme portant une fausse barbe, assis dans la rue, en train de fumer, de boire de l’alcool. Il écoute de la musique pop, il prend des "selfies" qu’il envoie à une femme.

Et puis, quand arrive un jeune homme portant lui-même une barbe, il cache son verre, change la musique, la remplace par des prières musulmanes. Il lui indique dans un arabe châtié la route pour Jérusalem et le paradis où il retrouvera bientôt de belles femmes vierges. Il invite le jeune homme, un Marocain, à mettre une ceinture d’explosif autour de la taille et à tuer des soldats de l’Armée syrienne libre, qu’il assimile à des israéliens, "des juifs infidèles". Nous voulions dénoncer à travers ce clip toute l’hypocrisie des chefs de l’EI et le lavage de cerveau qu’ils font subir aux jeunes.


Dans un autre clip, on a mis en scène un jihadiste en plan serré en train de clamer la grandeur de l’organisation État islamique (voir ci-dessous). On l’imagine monter un cheval mais on découvre à la fin du sketch dans un plan large qu’il monte une statue de chien. C’était une façon de rire des prétentions de l’Etat islamique qui s’imagine pouvoir combattre les États-Unis avec leur image moyenâgeuse. Face à lui, on trouve un soldat de l’Armée syrienne libre, qui pour nous, représente la vraie révolution syrienne. Dans le sketch, il apparait vainqueur.


Il y a aussi ce clip où l’on voit un shabiha (milicien pro-régime) à côté d’un génie (voir ci-dessous). Le génie lui propose d’exaucer un de ses voeux. Il lui demande de pouvoir continuer à tuer sans ressentir de culpabilité. L’homme se transforme alors en jihadiste. Lui tue au nom de Dieu. Il n’a donc plus mauvaise conscience. Je ne dirais pas que le régime est préférable à l’organisation de l’EI. Tous deux doivent être combattus et nous, nous le faisons avec l’humour.


"Nous venons juste de créer un nouveau pôle chanson"

Nous venons juste de créer un nouveau pôle "chanson". Nous sommes fiers de notre dernière création : un teaser sur la musique de Madonna. L’homme est assis devant un homme qui tient un couteau sous sa gorge. L’homme chante en anglais : "Je vais mourir d’une mort très lente" [sur un air de la chanson Hung up de Madonna, NDLR], puis la chanson se fond dans le clip de chanteuse. À la fin, on a détourné un slogan publicitaire très connu dans le monde arabe celui de la chaîne musical Melody qui passe en boucle les derniers tubes. "All English, all the time "[comme ici, NDLR] est devenu "all comedy, all the time".

En parallèle, nous avons créé une campagne de sensibilisation plus sérieuse pour mettre fin aux attaques chimiques du régime de Bashar al-Assad. L’humour est une arme, mais elle n’est parfois pas suffisante lorsqu’on considère la gravité des crimes perpétrés, notamment contre des enfants.


Cet article a été écrit en collaboration avec Dorothée Myriam KELLOU (@Dorakellou), journaliste à France 24