CÔTE D'IVOIRE

Dans l’ouest ivoirien, guerre d’imams autour d’une mosquée wahhabite

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Le 15 mars, la mosquée wahhabite du quartier de Domoraud, dans la ville de Man, a été le théâtre de violences et de dégradations. La concrétisation de mois de tensions qui opposent les partisans de l’imam principal et ceux de son imam adjoint, en conflit depuis plusieurs mois.

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Les locaux de la Radio Alfourquane, au coeur de la mosquée wahhabite de Man, ont été détruits. (Crédit photo : Kante Mory)

Le 15 mars, la mosquée wahhabite du quartier de Domoraud, dans la ville de Man, a été le théâtre de violences et de dégradations. La concrétisation de mois de tensions qui opposent les partisans de l’imam principal et ceux de son imam adjoint, en conflit depuis plusieurs mois.

Des portes arrachées, des meubles renversés et des émetteurs cassés : depuis dimanche 15 mars, la radio sunnite Alfourquane, dont les locaux sont situés au cœur de la mosquée wahhabite du quartier de Domoraud, n’émet plus, victime directe des tensions entre l’imam principal du lieu de culte, le Guinéen Sidibé Mohamed, et son imam adjoint, l’Ivoirien Alassane Touré.

"La gestion de la mosquée est entre les mains du camp qui fait campagne contre son imam principal"

Un conflit que nous explique Django Keita, membre du syndicat des commerçants de Man, et témoin direct des violences de la semaine dernière :

 

Sidibé Mohamed est l’imam principal de la mosquée du quartier de Domoraud depuis plus de 40 ans : d’origine guinéenne, il s’est installé en Côte d’Ivoire dans les années 1970. Son adjoint, Alassane Touré, est Ivoirien. Les problèmes ont commencé en août dernier, au moment d’élire le président de la section de Man de l’Association des musulmans sunnites de Côte d’Ivoire (AMSCI). Les deux hommes ont présenté chacun un candidat : Ousmane Sidibé, fils de l’imam principal, a été élu, mais c’est pourtant Mohamed Lamine Cissé, poussé par Alassane Touré, qui a pris la tête de l’organisation. Autrement dit, la gestion de la mosquée est depuis l’été dernier entre les mains du camp qui fait campagne contre son imam principal.

Cette lutte de pouvoir a finalement pris une forme concrète la semaine dernière, lorsqu’un groupe d’une cinquantaine de personnes, essentiellement des jeunes et tous partisans de Sidibé Mohamed, a écrit une lettre à Mohamed Lamine Cissé, le président de l’ASMCI, pour lui faire part de leur intention d’aller prêcher à la mosquée de Domoraud.

 

Mais à leur arrivée sur place, dimanche 15 mars, des partisans d’Alassane Touré les attendaient pour leur interdire l’accès aux lieux. Les jeunes sont alors sortis de l’enceinte de la mosquée pour se rendre sur un terrain proche : ils y ont posé des chaises, des bâches et ont demandé du courant aux voisins pour alimenter les microphones durant leur prêche. C’est à ce moment là que des cailloux, envoyés depuis la cour de la mosquée, ont commencé à s’abattre sur leur installation de fortune. Une cinquantaine de personnes sont ensuite sorties du bâtiment pour casser des chaises et faire fuir leurs adversaires, qui ont répliqué avec des jets de pierres. 

 

Face à cette contre-attaque, une dizaine de partisans d’Alassane Touré ont décidé de se replier, et ont trouvé refuge dans les locaux de la radio Alfourquane. Ils ont été rapidement suivis de leurs adversaires, qui ont tout saccagé, sectionnant au passage les fils des différents émetteurs. Cinq motos qui se trouvaient là ont également été incendiées. Il faudra l’intervention des forces de l’ordre pour empêcher le personnel de la radio et les fuyards d’être brutalisés.

Les motos qui se trouvaient devant la mosquée ont été incendiées (Crédit photo : Django Keita)

 

Échaudés par ces destructions, les partisans d’Alassane Touré ont alors décidé de se venger, et se sont dirigés vers les appartements d’Amhed Keita Bosmen, qui vit dans le quartier d’Air France, au nord-est de la ville. Vice-président de la fédération nationale des commerçants de Côte d’Ivoire pour la ville de Man, l’homme est connu pour être un proche de Sidibé Mohamed. Les mêmes scènes de destruction se sont alors répétées, comme a pu le constater Django Keita, qui a pris des photos des dégâts dans l’appartement de la victime.

Les appartements d'un proche de l'imam Sidibé Mohamed ont également été pris pour cible (Crédit photo : Django Keita)

Alertée par des passants, la gendarmerie a fini là aussi par intervenir pour disperser les émeutiers. Cette journée de violence n'a fait aucune victime. Pour autant, cinq jours plus tard, la situation reste tendue : radio Alfourquane n'émet plus, et une dizaine de gendarme est toujours postée devant la mosquée de Domoraud, dont les portes restent closes.

Cet article a été rédigé en collaboration avec Pierrick de Morel (@PierrickdeMorel), journaliste à France 24.