BIRMANIE

Chassés de Birmanie, les Rohingyas tentent de survivre au Bangladesh

Les abris très sommaires du camp de réfugiés rohingya à Shamlapur au Bangladesh, en reconstruction après son déplacement. Photo : Andrew Day
Les abris très sommaires du camp de réfugiés rohingya à Shamlapur au Bangladesh, en reconstruction après son déplacement. Photo : Andrew Day

Persécutés et chassés de Birmanie, les musulmans rohingyas fuient notamment vers les camps de réfugiés du Bangladesh voisin, où leur situation n’est guère plus enviable. Il y a un mois, les autorités ont fait détruire sans avertissement un camp de réfugiés au sud du pays pour assurer le développement touristique de la région. Notre Observateur raconte la difficile reconstruction et le quotidien dramatique d’un peuple sans aucun droit et qui manque de tout.

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Persécutés et chassés de Birmanie, les Rohingyas, une minorité musulmane, fuient notamment vers les camps de réfugiés du Bangladesh voisin, où leur situation n’est guère plus enviable. Il y a un mois, les autorités ont fait détruire sans avertissement un camp de réfugiés au sud du pays, pour assurer le développement touristique de la région. Notre Observateur raconte la difficile reconstruction et le quotidien dramatique d’un peuple qui n'a aucun droit et qui manque de tout.

>> À voir sur France 24 : Birmanie : les Rohingyas condamnés à l’exil

Le camp des Rohingyas se trouvait à proximité du village de pêcheur de Shamlapur, dans le district de Cox’s Bazar, dont les longues plages sur le golfe du Bengale en ont fait un lieu prisé des touristes. Pour justifier la démolition du camp, les autorités invoquent la nécessité de dégager le bord de mer. Environ 2 500 habitations ont ainsi été détruites, contraignant des milliers de Rohingyas (7 000 selon les autorités, 35 000 selon un journal bangladais) à se trouver un nouveau lieu d’implantation. Certains se sont dirigés vers d’autres camps de réfugiés non officiels de Cox’s Bazar, qui abrite par ailleurs les deux seuls camps officiels du pays, surpeuplés. D’autres ont réussi à s’établir à proximité du camp d’origine, nous racontent nos Observateurs.

"Il arrive que des gens ne puissent rien manger pendant 48 heures"

Ahmed (pseudonyme) est rohingya et vit dans un camp légal au Bangladesh depuis vingt ans, il est en contact avec des amis qui vivent à Shamlapur.

Certains des Rohingyas qui vivaient à Shamlapur étaient installés là depuis 15 ans. Du jour au lendemain, ils ont tous été chassés : sans les prévenir, la police est venue début février et leur a intimé l'ordre de quitter le camp. Ils leur ont dit que ce n’était pas leur pays et que ceux qui essaieraient de rester seraient envoyés en prison. Le camp a été entièrement détruit.

Un certain nombre de ces Rohingyas ont pu se réinstaller à proximité, de l’autre côté de la route qui longe la côte. Ils se sont accolés à un ensemble d’habitations de fortunes où vivent des Bangladais. La plupart d’entre eux y vivent aujourd’hui dans des conditions déplorables, sous des tentes de plastique. D’autres ont pu commencer à se bricoler des abris en bambou, au mieux avec un bout de plastique pour toit, sinon à ciel ouvert.

Il y a des besoins criants : le camp manque de provisions, il faut du riz et des aliments avec des protéines. Il arrive que des gens ne puissent rien manger pendant 48 heures. Parfois, certains vont dans les villages voisins et font du porte à porte pour quémander un peu à manger…

Vidéo tournée au camp de Shalampur et postée sur YouTube par Travelling Travellers/Andrew Day.

Il y a par ailleurs un grave manque d’eau potable : parfois des Bangladais acceptent de conduire des Rohingyas au camp officiel le plus proche, à 45 kilomètres, pour qu’ils y prennent de l’eau, mais la plupart du temps, les Rohingyas sont contraints de boire de l’eau de mer ou celle stagnante de rivières, ce qui a déjà provoqué des cas de diarrhées. Il y a des risques de choléra et d’autres maladies.

Faute d'eau potable, des Rohingyas doivent boire l'eau stagnante des rivières. Photo : Andrew Day.

Les hommes du camp sont pour la plupart pêcheurs et sont employés par des Bangladais de Shamlapur qui sont les propriétaires des bateaux de pêche. Les Rohingyas qui vont pêcher sont payés environ un tiers de moins que les Bangladais : ils font pourtant le même travail mais les propriétaires estiment qu’ils vivent sur le dos des Bangladais, qui sont là depuis plus longtemps qu’eux… C’est injuste.

“Il reste beaucoup à faire : il y a un besoin urgent de provisions, de médicaments et de trouver un accès à l’eau potable"

Andrew Day est un travailleur humanitaire canadien qui mène des campagnes de financement pour les Rohingyas sur Internet, sillonne avec une amie depuis plusieurs mois les camps de réfugiés an Bangladesh pour aider à répondre aux besoins de première nécessité.

Nous avions visité le camp le jour avant la destruction, et dès que nous avons appris la nouvelle, nous y sommes retournés pour essayer d’aider. Les Rohingyas qui ont pu se réinstaller à proximité, de l’autre côté de la route, ont été globalement bien accueillis par les Bangladais : ils ont accepté de leur louer un bout de leur terre pour qu’ils puissent y reconstruire leur habitation. Mais tout était à faire : nous avons aidé à construire des toilettes et à remettre sur pied une école qui s’était à moitié effondrée avec la saison des pluies. Nous l’avons rebâtie en bois de bambou. (photos)

Photos des toilettes avant et après l'intervention. Photo : Andrew Day.

Photo de l'école avant et après l'intervention. Photo : Andrew Day.

"Dès qu’il y a un sale boulot à faire, il est pour les Rohingyas"

Shamlapur est un camp de taille relativement réduite et se trouve assez éloigné de la frontière birmane. L’endroit est relativement sûr pour eux, et la cohabitation se passe bien avec les Bangladais. Mais c'est loin d'être le cas partout. En général, les conditions de vie sont bien plus difficiles dans les camps installés à proximité de villages ou de villes plus importantes et à proximité de la frontière birmane. Ces régions sont marquées par une pauvreté extrême et sont des lieux où se développent le crime organisé, les trafics de drogue, d’être humains ou de la prostitution. Dès qu’il y a un sale boulot à faire, il est pour les Rohingyas, qui sont ainsi souvent contraints de vendre de la drogue pour survivre. Évidemment, le fait qu’ils participent à ce genre d’activités illégales et dangereuses contribue à entretenir le ressenti des Bangladais envers eux. Il arrive qu’on les empêche d’accéder à de l’eau potable.

Femme rohingya dont les récipients à eau ont été cassés par des résidents bangladais dans un camp. Photo : Andrew Day.

On ne peut pas dire que le gouvernement bangladais ait une quelconque politique envers les réfugiés rohingyas. Quel que soit le type de camp, la situation des Rohingyas au Bangladesh est catastrophique. Ils ne bénéficient d’aucun droit de base, sont apatrides et ne répondent d’aucune loi, ils n’ont tout simplement aucune protection. Ils peuvent être accusés de tout et n’importe quoi, ils ne pourront jamais se défendre car leur parole vaudra toujours moins que celle d’un Bangladais.

Depuis 1978, des centaines de milliers de Rohingyas ont fui l’Arakan, leur région d’origine en Birmanie, où ils sont victimes de violentes persécutions, y compris de la part des moines bouddhistes. Le pays ne leur reconnaît pas le statut de citoyens birmans, en application d’une loi controversée. Ils vivent aujourd’hui dans des camps de réfugiés en Birmanie qui interdit tout aide humanitaire, ou au Bangladesh voisin qui après les avoir un temps accueillis au nom d’une certaine solidarité islamique, a durci sa politique.

Au Bangladesh, environ 30 000 réfugiés se concentrent dans les camps officiels, alors que 300 000 Rohingyas vivraient en dehors. Dans les camps officiels, le Haut Commissariat aux réfugiés de l’ONU avait assuré en 2013 que les Rohingyas avaient "tout ce dont ils ont besoin pour survivre" mais concédé qu’il n’y avait "aucun avenir ni aucun moyen de contribuer au développement de la société ", alors que seule l’école primaire est assurée. "Nous plaidons auprès des autorités pour leur créer davantage d'opportunités "avait-il ajouté. Le gouvernement bangladais a à plusieurs reprises assuré qu’il travaillait à améliorer les conditions de vie des Rohingyas et notamment à les déplacer vers un "meilleur endroit "que les camps de Cox’s Bazar, sans proposer de projet concret. L’ONU a classé les Rohingyas parmi les minorités les plus persécutées au monde.

Article écrit en collaborationa vec Corentin Bainier (@cbainer), journaliste à France 24.