Vidéo YouTube montrant des miliciens chiites brûlant le village sunnite d'Albouajil, près de Tikrit.

La scène se déroule dans un village près de Tikrit, où l’armée irakienne, appuyée par des milices chiites, mène actuellement une vaste offensive contre les combattants de l’organisation État islamique (EI). Ces images montrent le village d’Al-Bouajil en feu, alors qu’il vient d’être repris par des milices chiites. Les villageois y voient un acte de vengeance contre leur tribu, dont certains membres sont accusés d’être impliqués dans le massacre de centaines de soldats chiites en juin 2014.

Depuis plusieurs mois, les chefs de milices chiites ont multiplié les appels à la vengeance contre des tribus sunnites de la région, dont celle d’Al-Bouajil, accusée d’avoir participé aux côtés des jihadistes de l’EI au massacre qui a coûté la vie à près 1 700 soldats chiites au camp militaire de Speicher, à la périphérie de Tikrit, en juin 2014.

Une vidéo postée sur les réseaux sociaux, filmée depuis un véhicule, montre des hommes en treilli en train de marcher près de boutiques et de maisons en feu tandis que d’épaisses colonnes de fumée s’élèvent plus loin. L’homme qui filme avec un téléphone portable lance aux miliciens qu’il croise sur la route : "Brûlez les ! Brûlez les !"

Sur la vidéo, on voit aussi défiler un cortège de 4X4 avec les drapeaux des milices chiites, dont celui de la Ligue des vertueux (Asa'ib Ahl al-Haq), l’un des groupes les plus radicaux. Son leader, Qais Khazali, avait publiquement appelé à la "vengeance" pour les victimes du massacre de Speicher.


"Les habitants, qui s'attendaient à des représailles, avaient déjà pris la fuite"

Mahmoud (pseudonyme) est un habitant d’Al-Bouajil. Il s’est enfui du village quelques jours avant l’arrivée des forces irakiennes.

Hier [lundi], plusieurs responsables, dont le gouverneur de la province et le leader de la Ligue des vertueux, se sont rendus à Al-Bouajil. Ils ont posé devant les caméras et donné des interviews pour dire que le village était libéré.
Mais dès leur départ et celui des journalistes qui les accompagnaient, les combattants de la Ligue des vertueux ont commencé à piller et à brûler les maisons et les magasins.

Heureusement que les habitants qui s’attendaient à ces actes de représailles avaient pris la fuite quelques jours auparavant, sinon il y aurait eu un massacre.

Certains membres de la tribu d’Al-Bouajil ont effectivement rejoint les rangs de l’EI mais cela ne veut pas dire que tous ses membres sont des terroristes. D’ailleurs, plusieurs autres tribus de la région ont des membres qui ont rejoint les jihadistes, mais ces tribus n’ont pas subi le même sort que la nôtre.

Il y a quelques mois, les leaders de notre tribu ont donné aux autorités les noms de quatre de ses membres qui ont rejoint l’organisation terroriste, et déclaré publiquement qu’ils les avaient bannis. Mais ils en ont toujours après nous.

Maintenant, les habitants d'Al-Bouajil se sont dispersés à travers le pays et ont peur de ne plus pourvoir revenir chez eux. Ils craignent avoir perdu leurs biens et leurs terres définitivement.
Un porte-parole de la milice de la Ligue des vertueux, Naeem al-Aboudi, a néanmoins démenti que sa milice ait brûlé des maisons à Al-Bouajil, affirmant que ce sont les combattants d’Etat islamique qui étaient responsables.

Pour se prémunir contre toute accusation de bavure, certains miliciens chiites ont en outre posté des images sur les réseaux sociaux montrant des habitants de Tikrit en train d’accueillir l’armée et les milices en héros.

Le nombre de miliciens et volontaires chiites qui se battent actuellement aux côtés des forces régulières en Irak est estimé entre 60 000 et 90 000 hommes. Cette force regroupe entre autres les milices la Ligue des vertueux, les Brigades Badr, les Brigades de la paix, et des brigades locales de Hezbollah.

Les exactions commises par les milices alliées avec les forces de sécurité irakiennes dans les zones sunnites se sont multipliées ces derniers mois. Des habitants de ces zones ont été soumis à des expulsions forcées de leur domicile, à des enlèvements et dans certains cas à des exécutions sommaires, indique un rapport de Human Rights Watch publié en février. Au moins 3 000 habitants de la région de Muqdadiyya, dans la province de Diyala, ont dû fuir leur maison depuis juin 2014, et il leur est impossible de retourner chez eux, ajoute le rapport.