BIRMANIE

La police birmane "hors de contrôle" réprime violemment une manifestation

Les manifestations contre une réforme de l’éducation en Birmanie ont atteint leur apogée mardi matin dans la petite ville de Letpadan où étudiants, activistes mais aussi journalistes ont été sévèrement réprimés par la police. Une scène digne d’un "champ de bataille" selon notre Observateur témoin de la scène.

Publicité

Un manifestant arrêté par la police birmane lors des manifestations à Latpadan le 10 mars. Photo Lupa Aung.

Les manifestations contre une réforme de l’éducation en Birmanie ont atteint leur apogée mardi 10 mars dans la matinée dans la petite ville de Letpadan où étudiants, activistes mais aussi journalistes ont été sévèrement réprimés par la police. Une scène digne d’un "champ de bataille" selon notre Observateur témoin de la scène.

Les manifestants étudiants s’opposent depuis mars 2014 à une réforme de l’éducation qu’ils jugent anti-démocratique. Ils critiquent notamment l’impossibilité de créer des syndicats d’étudiants et de professeurs, ou encore le manque d’augmentation du budget de l’éducation nationale.

Le bras de fer dure depuis bientôt un an, et en septembre, le gouvernement a adopté de force la réforme. Depuis mi-janvier, les étudiants ont donc entrepris plusieurs marches à destination de la capitale Rangoun, rejoints par de nombreux activistes et moines birmans, pour demander la révision du texte. Des manifestations jugées illégales par le gouvernement.

L'une de ces marches, de Mandalay à Rangoon, est bloquée depuis le 2 mars dans le village de Latpadan, au centre de la Birmanie, où la police a mis en place un cordon de sécurité. Mardi 10 mars, quelque 150 manifestants ont tenté de briser ces barrières. Sur les images postées sur les réseaux sociaux, la police réagit très violemment en utilisant des matraques pour frapper sans distinction les manifestants.

Vidéo amateur filmée par un journaliste de Mizzima News, un média birman.

"Les policiers ont frappé des étudiants jusque dans une ambulance"

Kyaw A. (pseudonyme) était présent à la marche à Latpadan mardi. Il a réussi à s’échapper lorsque les heurts ont commencé.

Les manifestants voulaient à tout prix aller à Rangoun à pied, en portant leurs bannières et leurs drapeaux. À la place, le gouvernement voulait les emmener en bus jusqu’à la capitale, et encadrer leur manifestation, ce qu’ils refusaient. En fin de matinée, les manifestants ont commencé à constituer une chaîne humaine, et à pousser les policiers, mais sans les frapper.

Le camion des manifestants, servant à faire des annonces ou jouer de la musique, a été attaqué par des policiers.

Puis, derrière cette chaîne, j’ai vu des gens du côté des manifestants commencer à lancer des pierres vers la police. Ces gens n’avaient pas l’air d’être des étudiants, ni des activistes ou encore moins des moines. Ils n’étaient pas habillés avec les uniformes blanc et rouge que portent habituellement les manifestants. Impossible cependant de les identifier [plusieurs médias évoquent la présence de membre de "Swan Ar Shin", une milice civile réputée brutale, à l'origine des heurts NDLR].

"Ceux qui aidaient les étudiants à se mettre à l’abri étaient également frappés"

À partir de ce moment, c’était le chaos. Les deux camps se sont lancés des pierres. Les policiers ont rompu le cordon de sécurité pour aller bastonner tout ce qui bougeait. J’ai vu des étudiants être mis à terre et frappé plusieurs fois à la tête, parfois à un contre cinq. Même après les avoir menottés, certains policiers continuaient à les frapper.

Les habitants de Latpadan qui tentaient de s’interposer ou de les mettre à l’abri dans leur domicile ont également reçu des coups de matraque de policiers. Des étudiants blessés qui étaient évacués dans une ambulance [de la Free Funeral Service Society (FFSS), une organisation de la société civile qui fournit de l’aide médicale NDLR] ont été frappés jusque dans leur véhicule. C’était un vrai champ de bataille.

J’ai également vu des officiers essayer de raisonner leurs troupes, mais en vain. De nombreux policiers étaient là depuis une semaine, et sont devenus hors de contrôle, prêts à en découdre. Ils voulaient mettre fin à cette situation, quitte à utiliser la violence."

“Un État qui dit engager des réformes démocratiques ne peut pas agir comme ça avec des journalistes”

À l’issue des affrontements, le gouvernement a annoncé avoir interpellé 127 manifestants pour trouble à l’ordre public. Parmi eux, des étudiants, des activistes, mais aussi plusieurs journalistes. Des médias birmans contactés par France 24 affirment que certains de leurs journalistes ont également été frappés par la police dans la cohue. Aung Khaing Nyunt, responsable du Myanmar Post, explique :

Nous avons un journaliste qui est toujours au poste de police, un autre qui se cache chez des habitants. Ils nous ont rapporté que des policiers avaient crié : "Arrêtez aussi les journalistes". Quand on a demandé des comptes aux responsables de la police, ils nous ont dit qu’ils attendaient que la situation se calme. La situation est sous contrôle, mais notre collègue est toujours détenu. Un État qui a engagé des réformes démocratiques et qui dit vouloir plus de transparence ne peut pas agir de la sorte avec des journalistes.

Selon les journalistes du "Myanmar Post", leur ami journaliste, avec les cheveux orange sur la photo, a été arrêté avec les manifestants alors qu'il couvrait les événements.Ils n'ont depuis aucune nouvelle d'une éventuelle libération.

Amnesty International a condamné une réaction "complètement disproportionnée" de la part des forces de l’ordre. Selon l’association, cet événement rappelle à quel point "le climat de répression est présent en Birmanie pour les activistes".

La Birmanie a entrepris plusieurs réformes démocratiques depuis 2011. Mais aujourd’hui, les manifestants sont régulièrement accusés par le gouvernement d’être manipulés par l’opposition politique pour " créer des troubles ". Ces affrontements se produisent alors que des élections présidentielles et générales ont lieu à la fin du mois d’octobre.