MALI

Attentat à Gao : la foule a-t-elle lynché des innocents ?

Quelques heures après l’attentat qui a fait cinq morts samedi matin à Bamako, deux adolescents arabes ont été lynchés, brûlés et dépecés à Gao par une foule qui les accusait d’avoir jeté une grenade sur un poste de police. Une scène particulièrement barbare, d’autant plus que de sérieux doutes existent quant à la culpabilité des deux hommes qui ont été massacrés.

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Caputre d'écran d'une vidéo amateur montrant le lynchage des deux adolescents, où l'un d'eux est traîné au sol. 

Quelques heures après l’attentat qui a fait cinq morts samedi matin à Bamako, deux adolescents arabes ont été lynchés, brûlés et dépecés à Gao par une foule qui les accusait d’avoir jeté une grenade sur un poste de police. Une scène particulièrement barbare, d’autant plus que de sérieux doutes existent quant à la culpabilité des deux hommes qui ont été massacrés.

Selon une source sécuritaire, qui s'appuie sur des témoignages recueillis sur les lieux du drame, Omar Ould Sidiya, 15 ans, et Hamdiya Ould Atiyib, 17 ans, ont garé samedi en fin de matinée leur moto à environ 150 mètres du commissariat, devant l’étale d’une commerçante où ils ont commandé à manger. Quelques minutes après avoir fini leur repas et quitté l’étale, une grenade a explosé sur le commissariat du quartier situé à proximité. L’explosion n’a fait aucun blessé, mais a crée un mouvement de panique. Les deux jeunes auraient alors été aperçus en revenant en courant vers leur moto. Ils ont alors été accusés par la foule d’être les responsables de l’attentat et lynchés avec une barbarie insoutenable, comme le raconte un témoin qui assisté en partie à la scène.

"Certains leur ont ouvert le ventre et ont exhibé leurs organes comme des trophées"

Sanoussi vit à Gao où il est footballeur.

J’habite à environ 200 mètres du lieu où la déflagration s’est produite. Quand j’ai entendu le bruit d’explosion, je me suis rendu sur place, et j’ai vu une foule conséquente qui s’en prenait à deux hommes. Ils étaient déjà à terre, des hommes les frappaient avec des bâtons de bois ou leur lançaient des pierres, puis quelqu’un les a aspergés d’essence et on les a brûlés vifs… Une fois morts, certains leur ont ouvert le ventre et ont exhibé leurs organes qu’ils ont brandis comme des trophées. D’autres leur ont découpé des doigts et des jeunes se sont mis à jouer avec. Les forces de l’ordre sont finalement arrivées sur place, ont tenté de mettre fin à ces jeux macabres en rassemblant les organes et en évacuant les corps.

Nous avons choisi de ne montrer que des captures d'écran de la vidéo tournée par un habitant de Gao , celle-ci présentant des images d'une extrême violence.

ATTENTION CES IMAGES PEUVENT CHOQUER

Au début de la vidéo, on voit plusieurs hommes courir en direction des victimes, certains armés de gros bâtons de bois.

Quelques mètres plus loin, une des vicitmes est au sol. Un homme le frappe avec son bâton.

L'adolescent est ensuite traîné au sol.

Les deux corps sont désormais au même niveau, un attroupement se forment autour des deux hommes, quasi inconscients.

Alors qu'ils viennnent d'être aspergés d'essence et que le feu a été allumé sur les deux garçons, un homme n'hésite pas à les frapper encore avec son bâton.

La foule laisse brûler les deux victimes, avant de les dépecer.

Au-delà de l’horreur de la situation, de sérieux doutes existent quant à l’identification des deux hommes. Omar Ould Sidiya et Hamdiya Ould Atiyib "étaient connus dans la ville comme des perturbateurs, un peu délinquants", ajoute la même source sécuritaire à Gao, concédant qu’il y a de "fortes possibilités que la foule se soit trompée de cible" et ait commis un amalgame. Dans un quartier peu fréquenté par les Arabes, leur présence était visible et ils ont pu être assimilé à des terroristes, alors que l’attentat à Bamako, quelques heures auparavant, a été revendiqué par le groupe Al Mourabitoune. Plusieurs de nos Observateurs se disent d’ailleurs convaincus que ce lynchage témoigne du racisme latent qui existe entre noirs et arabes à Gao.

"A chaque effusion de violence, les Arabes sont accusés et assimilés à des terroristes"

Mamadou (pseudonyme ) vit à Gao.

A chaque fois qu’il y a une effusion de violence à Gao, les Arabes sont accusés par beaucoup de Noirs d’en être les responsables. Ils sont assimilés à des terroristes. Plusieurs éléments me font douter de la culpabilité des deux jeunes qui ont été lynchés : un terroriste qui commet son acte en général est armé et a de quoi se défendre. Ce n’était pas le cas de ces deux jeunes qui, à mon avis, fuyaient comme tout le monde, pris de panique. De plus, dimanche, il y a eu pendant toute la journée des rencontres entre les représentants des différentes communautés : le maire de Gao, des notables et des représentants de l’armée ont tous présenté leurs condoléances aux représentants arabes. Or, si on était sûr que c’était bien deux terroristes qui ont été lynchés, je doute qu’ils auraient fait ce geste.

Les autorités et la très large majorité des témoins contactés par France 24 à Gao déplorent l’horreur de la situation et regrettent que la foule ne se soit pas contentée d’arrêter les deux adolescents pour les remettre aux forces de l’ordre. Tous appellent à assurer un meilleur dialogue entre les communautés, notamment entre Songhaïs et Arabes pour éviter que ce genre de scène de justice populaire ne se reproduise.

Pour un autre de nos Observateurs, la réaction de la foule, quoi que disproportionnée et inexcusable, témoigne d’un ras-le-bol généralisé envers le comportement de l’armée malienne et de la justice dans la ville.

"Beaucoup de ceux qui ont collaboré avec les groupes djihadistes ont été relaxés ou n’ont purgé que de courtes peines"

Abderahmane (pseudonyme) vit à Gao.

Depuis plusieurs mois, la situation est de plus en plus tendue à Gao. D’abord, nombre d’habitants estiment que l’armée malienne ne fait pas correctement son travail : il y a des checkpoint à l’entrée de la ville, mais il n’est pas rare que contre 5 000 ou 10 000 francs CFA, les soldats fassent l’impasse sur le contrôle des pièces d’identité. Du coup, n’importe qui peut entrer. On estime également que les terroristes ne sont pas assez traqués et que l’armée et la Minusma [Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali] ne se coordonnent pas assez bien dans ce but.

Par ailleurs, il y a également un manque de confiance des habitants de Gao envers la justice : beaucoup de ceux qui ont collaboré, volontairement, par intérêt ou de force, avec le Mujao et les groupes djihadistes lorsqu’ils contrôlaient la ville en 2012, ont été relaxés ou n’ont purgé que de courtes peines de quelques mois. La plupart du temps, la raison invoquée est le ‘manque de preuves’. Alors que beaucoup d’habitants témoignent contre ces personnes, dont certaines ont flagellé, violé, pillé et saccagé la ville.

Le manque de confiance envers les autorités est une explication qui revient régulièrement dans les cas de justice populaire. Ce type de lynchage de criminels présumés est particulièrement courant en Afrique et de nombreuses situations similaires ont déjà été documentés sur Les Observateurs.

Contactée par FRANCE 24, la gendarmerie de Gao assure qu’une enquête est en cours et qu’elle visera à établir si les deux hommes lynchés étaient ou non coupables ainsi qu’à identifier ceux qui, dans la foule, leur ont infligé ce terrible traitement.

Article écrit en collaboration avec Corentin BAINIER (@cbainier), journaliste à France 24.