MAROC

Témoignages après un coup de filet contre les migrants au Maroc

Plusieurs centaines de migrants ont tenté leur chance, mardi 10 février, pour atteindre l’enclave espagnole de Melilla, porte d’entrée vers l’Europe. La police marocaine a réagi en arrêtant plus d’un millier de migrants d’Afrique subsaharienne. Deux d’entre eux témoignent de l’intérieur de leur centre de rétention. Lire la suite...

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De leur cellule, des migrants ivoiriens, arrêtés alors qu'ils tentaient de passer à Melilla, mardi 10 février, nous ont fait parvenir une photo. Certains affirment avoir été blessés lors de leur arrestation ou en tentant d'escalader la clôtureséparant le Maroc de l'enclave espagnole.

Plusieurs centaines de migrants ont tenté leur chance, mardi 10 février, pour atteindre l’enclave espagnole de Melilla, porte d’entrée vers l’Europe. La police marocaine a réagi en arrêtant plus d’un millier de migrants d’Afrique subsaharienne. Deux d’entre eux témoignent de l’intérieur de leur centre de rétention. Selon des témoins, une trentaine auraient réussi à passer du côté espagnol.

"On nous a mis dans un bus, et depuis, on n’a aucune information"

Sylvain (pseudonyme) est un des Ivoiriens qui n’est pas parvenu à passer à Melilla hier. Il s’est blessé à la jambe en tentant d’escalader la clôture avant d’être arrêté par la police espagnole.

C’est la troisième fois que je tente la traversée. D’habitude, nous sommes arrêtés par la Guardia Civil, puis renvoyés au Maroc. Mais cette fois-ci, ça ne s’est pas passé comme d’habitude. Dès notre arrestation, nous avons été encerclés par des militaires. Il y avait six bus qui nous attendaient, on nous a ordonné d’y monter. Puis nous avons roulé pendant plusieurs heures jusque dans le désert. On n’avait aucune indication d’où on allait.

On nous a conduits dans une sorte de maison avec sept pièces. Ça ne ressemble pas à une prison, plus à un camp de détention improvisé. Puis, on nous a séparés. Dans ma cellule, nous sommes douze Ivoiriens, dans une pièce d’environ 15 mètres carrés.

On nous a donné de petits tapis pour nous allonger, c’est comme si on dormait à même le sol. Beaucoup d’entre nous sont blessés, ont des entorses, ou des entailles à la tête. Aucun de nous n’a reçu les soins nécessaires, les plus chanceux ont eu droit à quelques mouchoirs pour essuyer leurs plaies, mais c’est tout. Avec nous, il y a des enfants entre 13 et 15 ans. Ils n’ont eu droit à aucun traitement de faveur.

 

"On a le sentiment qu’ils font tout pour nous humilier"

Nous avons droit à un repas par jour, qui consiste en un petit bout de pain et de fromage avec un sachet de lait. Hier, quand ils nous l’ont apporté, ils nous ont lancé la nourriture en disant "attrape" comme si on était des animaux. Nous avons le droit d’aller aux toilettes, mais nous y sommes escortés par les gens qui nous surveillent. Il n’y a pas de porte : on doit faire nos besoins devant les vigiles qui nous regardent. On a le sentiment qu’ils font tout pour nous humilier.

Depuis ce matin, ils viennent nous chercher un par un pour prendre nos empreintes digitales et nous demander de décliner notre identité. Quand on leur demande des explications, ils ne nous disent rien. On ne comprend pas ce traitement : on a tenté d’aller à Melilla, et on a perdu. Mais un immigré n’est pas un criminel : notre but, c’est de passer en Europe pour aider notre famille, car ici au Maroc, on n’a aucune perspective.

"Ils nous ont dit qu’on allait être régularisés, mais on refuse de signer tout document"

Les migrants contactés par France 24 affirment ne pas savoir où ils sont. C’est également le cas de Michel (pseudonyme) qui se trouve dans un centre de détention différent de celui de Sylvain :

On nous a emmenés dans une sorte de dortoir, où nous n’avons aucun contact avec personne si ce n’est des vigiles. Par la fenêtre, on peut cependant voir des personnes marocaines âgées, ce qui nous laisse penser qu’on est peut être dans une maison de retraite. On nous a également distribué des survêtements et des baskets, mais on ne nous a pas dit pourquoi.

Les docteurs sont passés, mercredi en début d’après midi, plus de 24 heures après les arrestations. Certains nous ont dit qu’on allait être régularisés, mais on se méfie beaucoup, et on refuse de signer tout document.

Pour Stéphane Julinet du Groupe anti-raciste de défense et d’accompagnement des étrangers et migrants (GADEM) aucun doute, ces migrants vont être expulsés : "Les autorités marocaines remettent des vêtements avant chaque expulsion", explique-t-il. Selon une autre association de défense des migrants, Caminando Fronteras, la plupart d’entre eux auraient été amenés dans le sud du pays, dans les villes d’al-Jadida, de Goumima, de Youssoufia et d’Errachidia. Le ministère de l’Intérieur n’a cependant donné aucune information sur la destination des migrants.

Démantèlement d’un camp de migrants

En plus de ces arrestations aux frontières, les autorités marocaines ont procédé au démantèlement de camps de fortune dans le massif de Gourougou où vivaient de très nombreux candidats à l’immigration. Dans un communiqué mercredi, le ministère de l’Intérieur marocain s’est expliqué sur ce coup de filet :

Cette opération, qui s’est déroulée dans de bonnes conditions […] sous la supervision du Parquet compétent, a permis la libération de plusieurs migrants, notamment des femmes et enfants, qui étaient contraints de vivre au sein de cette forêt par les réseaux de passeurs et de traite des êtres humains. Des opérations similaires seront systématiquement conduites pour évacuer tous les endroits squattés par les migrants qui planifient d’organiser des tentatives d’émigration irrégulière.

Ces opérations interviennent, alors que le Maroc vient de mener de vastes opérations de régularisations des sans-papiers : le ministère de l’Immigration affirme avoir régularisé près de 18 000 migrants sur un total de 27 300 dossiers déposés.

En décembre dernier l’équipe des Observateurs s’est rendue au Maroc pour y réaliser un reportage sur les conditions de vie des migrants près des enclaves espagnoles : Tanger, fin de parcours pour les migrants.

Cet article a été rédigé en collaboration avec Alexandre Capron (@alexcapron), journaliste à France 24.