Manifestation à Pristina le 27 janvier, pour demander la nationalisation des mines de Trepça. Des affrontements ont éclaté entre manifestants et forces de l'ordre. Photo publiée sur la page Facebook du parti politique d'opposition VETËVENDOSJE!

Le Kosovo connaît depuis samedi dernier les plus importantes manifestations depuis la proclamation de son indépendance de la Serbie en 2008. En cause, notamment, le statut de mines dans le nord du pays, revendiquées par la Serbie mais que les manifestants kosovars veulent faire nationaliser.

Deux manifestations se sont tenues samedi et mardi dernier dans la capitale Pristina. Réunissant plusieurs dizaines de milliers de personnes, elles ont donné lieu à de très violents affrontements avec les forces de l’ordre.

Vidéo de la manifestation du 27 janvier à Pristina, publiée sur la page Facebook du parti politique d'opposition VETËVENDOSJE!

À l’origine de ce mouvement social, il y a d’abord les déclarations d’un ministre serbe du Kosovo (le gouvernement kosovar compte trois ministres serbes), Aleksandar Jablanovic, qui a qualifié de "sauvages" un groupe de manifestants albanais, parmi lesquels se trouvaient des mères de disparus. Les protestataires avaient tenté d’empêcher des Serbes, qu’ils accusent d’être des criminels de guerre, d’accéder à une église pour y célébrer le Noël orthodoxe. À ces propos peu heureux, pour lesquels le ministre s’est finalement excusé, s’ajoute un conflit autour du statut des mines de Trepça. Contenant du cuivre, du plomb, du charbon, du lignite et du zinc, elles ont longtemps été une ressource essentielle de la région à l’époque de la Yougoslavie, avant que leur exploitation ne décroisse, faute notamment d’entretien.

Aujourd’hui, quelque 4 000 mineurs y travaillent encore, six fois moins qu’à leur apogée. Le complexe minier accuse 400 millions de dollars de dette. Actuellement géré par une société créée par l’ONU, il donne lieu à un contentieux : la Serbie revendique sa propriété, mais le Premier ministre kosovar, Isa Mustafa, avait promis lors de sa nomination en décembre dernier de nationaliser le complexe. Alors qu’un processus de normalisation des relations entre les deux pays avait été enclenché à Bruxelles, il avait finalement fait volte-face sous la pression de la Serbie et de l’Union Européenne. Ce que les manifestants ne lui pardonnent pas explique notre Observatrice.


Affrontements lors de la manifestation du 27 janvier à Pristina, publiée sur la page Facebook du parti politique d'opposition VETËVENDOSJE!

"Cette mobilisation vise à rappeler que notre indépendance est sacrée"

Nerimane Kamberi est professeur de français et journaliste à Pristina. Elle a suivi la grève des mineurs et les manifestations des derniers jours.

La mine de Trepça n’a plus du tout l’importance qu’elle a eu pour l’économie kosovare : elle est vétuste, ne produit presque plus rien et les mineurs qui y travaillent extraient tout juste de quoi assurer leur propre subsistance. Mais pour les Kosovars, elle n’en reste pas moins un symbole national, une vraie fierté. La perspective que la Serbie puisse éventuellement mettre la main dessus est inacceptable pour beaucoup. Certains craignent que l’avenir soit mis en balance dans les négociations entre Serbie et Kosovo à Bruxelles, et que cela donne une opportunité à la Serbie de s'en emparer. Ces négociations donnent le sentiment à certains Kosovars que l’avenir du pays leur échappe. Cette mobilisation vise donc à rappeler que notre indépendance est sacrée.

Bien sûr, personne aujourd’hui ne craint de voir revenir les chars serbes, en revanche, certains sont inquiets à l’idée d’une ingérence serbe dans les affaires de notre pays. C’est pour ça que les manifestants réclament la nationalisation de la mine, c’est un moyen d’affirmer qu’elle est définitivement au Kosovo. Néanmoins, il faut souligner que ces manifestations ne sont en rien tournées contre les Serbes du Kosovo, qui s’intègrent de plus en plus dans le nouvel État, même si de très grosses tensions persistent, notamment dans le nord du pays".

Face aux revendications serbes, les mineurs albanais avaient d’ailleurs entrepris une grève de trois jours courant janvier pour demander la nationalisation du complexe. Elle a été suspendue pour un mois, les mineurs donnant cinq mois au gouvernement pour qu’il prenne une décision. Si les mineurs – tout comme les mères des disparus - avaient participé à la première manifestation samedi dernier, ils se sont désolidarisés d’un mouvement qui a, selon eux, été récupéré politiquement par l’opposition.

"La question du statut de la mine a mis le feu aux poudres"

L’opposition a saisi le prétexte des déclarations du ministre Jablanovic pour demander sa démission et contester le gouvernement. Ça n’a pas plu aux mineurs et aux mères de disparus qui ont l’impression qu’on veut récupérer leurs revendications.

Ceci dit, la question du statut de la mine de Trepça ne suffit pas à expliquer l’importance de la mobilisation, qui réunit des partis, des ONG, différents corps de métiers. En fait, ce sujet a mis le feu aux poudres, car la situation économique et sociale du Kosovo est catastrophique : 40 % des gens sont au chômage, notamment des jeunes, il y a énormément de corruption. Depuis deux ou trois mois, on voit chaque jour des cars entiers de Kosovars qui partent pour tenter de rejoindre l’Europe clandestinement via la Serbie et la Hongrie. Les départs de jihadistes vers la Syrie se multiplient également, il y a même des familles entières qui s’y rendent. Le gouvernement ne fait rien pour prévenir ce phénomène. Du coup, les manifestations sont également tournées contre l’exécutif mais aussi pour témoigner d’un ras-le-bol général.

À majorité albanophone musulmane, le Kosovo a proclamé son indépendance de la Serbie en 2008. La Serbie était intervenue militairement au Kosovo en 1999 pour réprimer les velléités séparatistes des habitants de la région, ce qui lui avait valu des frappes de l’Otan en représailles. Une centaine de pays ont reconnu l’indépendance du Kosovo. Pas la Serbie, qui le considère comme une de ses provinces historiques. Un accord a été signé en février 2013 entre Belgrade et Pristina, préalable à une adhésion future des deux pays à l’Union européenne.

Article écrit en collaboration avec Corentin Bainier (@cbainier) journaliste à France 24.