Un leader séparatiste découpe un écusson de l'armée ukrainienne sur le blouson d'un soldat et le force à le manger. On peut voir un caméraman sur la droite.

Alors que les combats ont regagné en intensité dans l’est de l’Ukraine, des séparatistes prorusses repoussent les limites de la vidéo propagande. Sur ces images, des soldats ukrainiens faits prisonniers sont mis à genoux par un commandant rebelle qui les contraint à mâcher leurs insignes de l’armée ukrainienne. Des mises en scènes violentes, enregistrées par les caméras de télévisions russes et qui marquent un tournant dans la propagande séparatiste.

Mercredi dernier, des séparatistes prorusses ont pris l’aéroport de Donetsk, en ruines, après des mois d’une intense bataille contre l’armée ukrainienne – dont les soldats avaient été surnommés les "cyborgs" par les habitants, tant ils ont livré dans ce point stratégique une résistance acharnée. Une victoire symbolique et stratégique pour les prorusses, qui s’arrogent un point d’appui en territoire ukrainien. Plusieurs soldats ukrainiens ont trouvé la mort dans ces affrontements et des images montrent leurs corps sans vie dans les ruines de l’aéroport. D’autres ont été faits prisonniers par leurs adversaires, et ont été utilisés pour la propagande la plus extrême.

Le matin suivant la prise de l’aéroport, treize personnes ont été tuées dans l’explosion d’un bus, touché par un obus dans le centre de Donetsk. Sans surprise, les deux camps se sont mutuellement accusés d’être responsables de l’attaque. Quelques heures plus tard, une vidéo était mise en ligne, rappelant que la guerre psychologique n’est jamais loin de celle du terrain. On y voit quatre soldats ukrainiens, capturés à l’aéroport, mis à genoux et humiliés par un chef séparatiste. Ils sont ensuite conduits sur les lieux de l’explosion du bus, le tout sous les objectifs des caméras de télévisions russes et sous les yeux d’habitants de Donetsk en colère. Intercalées entre ces scènes, des images de corps déchiquetés, présentées comme des cadavres de soldats ukrainiens mutilés.

France 24 a choisi de ne diffuser que des captures d’écran de cette vidéo, et de flouter les visages des prisonniers capturés par les séparatistes.

ATTENTION, CES IMAGES PEUVENT CHOQUER.

Capture d'écran de la vidéo montrant un leader séparatiste forçant les prisonniers ukrainiens à manger l'écusson de l'armée ukrainienne
. Vidéo publiée sur le compte YouTube ‘PavelDonbass’. Les origines du compte : il a été crée en août 2013, mais les images les plus anciennes datent d'il y a deux mois.

Le site "The Interpreter" a réussi à localiser une partie de la vidéo : les six premières minutes ont été tournées dans les environs de l’aéroport de Donetsk, dans un quartier régulièrement utilisé pour des vidéos de propagande. Cette image, issue de Google maps, montre un immeuble situé à quelques encablures de l’aéroport et qui ressemble très fortement à celui aperçu en arrière plan des premières minutes de la vidéo de propagande.


Capture d'écran de la vidéo montrant un immeuble qui ressemble fortement à celui visible sur une image de Google maps à Donetsk.

Notre équipe a analysé les éléments clés de la vidéo.

Une vidéo plus longue et de meilleure qualité que les images de propagande habituelles

La vidéo porte clairement les marques du film de propagande, mis en scène, avec dans le rôle principal, le chef rebelle Mikhaïl Tolstykh. À 1’48, Tolstykh – dont le nom de guerre est "Givi"– découpe les écussons de l’armée ukrainienne sur les manches des blousons des quatre prisonniers, et contraint chacun à les manger. Un homme chauve est particulièrement pris à partie par le chef rebelle : il s’agit d’un commandant de l’armée ukrainienne, Oleg Mitsaka. Givi, qui l’a frappé dans la première minute de l’enregistrement, le prend à part pour montrer son visage tuméfié face caméra (à 4’00). Il l’accuse d’être responsable de l’explosion du bus.

Caputre d'écran de la vidéo montrant un prisonnier de guerre ukrainien interrogé par le chef rebelle Mikhaïl Tolstykh, dont le nom de guerre est "Givi".

Givi : Tourne-toi, et regarde par là. C’est toi qui as fait ça. Je vais t’emmener ailleurs : tu verras des enfants qui ont perdu leurs parents à cause de tes frappes. D’où tu viens ?

Mitsaka : Zhitomir.

Givi : Je promets une chose : je ferai là-bas ce que tu as fait ici. Je viendrai avec mes tanks et mon artillerie. Tu comprendras ce que l’enfer veut vraiment dire.

Après ces menaces, quelques plans de transition introduisent une nouvelle séquence. Un autre prisonnier de guerre, supposé avoir participé à une offensive sur l’aéroport est interrogé par le même Givi.

Le soldat : On nous a ordonné d’aller à l’aéroport de Donetsk pour récupérer les soldats blessés. Il s’est avéré qu’il n’y avait aucun soldat blessé là-bas. Ils nous avaient envoyé pour prendre part à une offensive.

Givi : Votre commandant vous a menti ?

Le soldat : Ils nous ont laissé tomber … Nous avons refusé plusieurs fois de prendre part à l’offensive. Si nous avions su nous n’y serions pas allés… Je ne servirai plus jamais comme militaire pour eux. Je préfère être prisonnier.

Le soldat est ensuite contraint de s’exprimer au micro d’un journaliste du réseau russe Life News. Qu’il dise la vérité, ou qu’il soit contraint de tenir ce discours, son témoignage sur la trahison de ses chefs pourrait inquiéter dans les rangs de l’armée ukrainienne.

Capture d'écran d'un prisonnier de guerre ukrainien risoner interrogé par Givi. Un micro de la chaîne russe Life News est visible sur la droite.

"Ce genre de vidéos vise à intimider les Ukrainiens, pour qu’ils refusent de combattre et acceptent de se rendre"

Selon James Miller, analyste de l’Institute of Modern Russia à New York, la vidéo est un message aux Ukrainiens.

“La vidéo s’inscrit dans les modèles des communiqués de presse et d’images diffusées récemment par les combattants soutenus par la Russie, et qui sont les éléments d’une guerre psychologique. La communication des prorusses ne cesse d’aller chaque fois plus loin dans l’horreur. Cela relève clairement d’une stratégie de communication concertée : ces deux dernières semaines, ces vidéos de propagande se sont multipliées. On demande aux prisonniers de quelle ville ils sont, à quelle unité ils appartiennent. On les fait ensuite défiler dans les rues, de manière à permettre aux civils de les frapper. Ces pratiques violent les conventions de Genève sur les prisonniers de guerre. Le message de cette vidéo et d’autres est très clair : combattez pour l’armée ukrainienne et non seulement vous perdrez, mais vous serez tués ou torturés.

"Les séparatistes savent que les forces ukrainiennes sont complètement démoralisées"

Récemment, le "Premier ministre" de l’autoproclamée "République populaire de Donetsk ", Aleksandr Zakharchenko, a assuré que ses soldats ne feraient plus de prisonniers. Est-ce que cela veut dire qu’ils vont les exécuter directement ? Les séparatistes savent que les forces ukrainiennes sont complètement démoralisées. On fait état de défections et de désertions. Ce genre de vidéos visent à intimider les Ukrainiens, pour qu’ils refusent de combattre et acceptent de se rendre.
Mikhaïl Tolstykh, alias "Givi", tête d’affiche des séparatistes

Givi s’est déjà mis en scène dans des dizaines de vidéos sur YouTube qui lui ont permis de sortir de l’ombre. La plupart sont produites par "Novorossia TV", une chaîne YouTube. Aux origines de la célébrité de Givi notamment, une vidéo vue près d’un million de fois et dans laquelle l’homme fait preuve d’un certain sang-froid : alors qu’une explosion retenti à côté de lui, il reste impassible et continuer à tirer tranquillement sur sa cigarette. L'homme joue de cette nouvelle célébrité, comme dans cette vidéo où il donne son numéro face caméra, à l’attention des filles qui souhaiteraient le contacter.

Video postée sur YouTube montrant un commandant rebelle, utilisant le nom de Givi, fumant une cigarette pendant qu'une roquette tombe sur un usine à proximité.

Des reportages le présentent comme un ancien employé d’une corderie, qui a servi comme conscrit dans l’armée ukrainienne, avant de changer de camp. Il serait aujourd’hui à la tête d’un groupe de combattants de la région de Donetsk qui se fait appeler la "brigade Somalie".

Les médias russes, trop proches des rebelles ?


La vidéo des prisonniers de Donetsk a été postée sur un site internet d’un compte qui se fait appeler "Pavel Donbass", mais elle a toutes les caractéristiques d’un reportage travaillé. Difficile de dire qui précisément a filmé, mais à plusieurs reprises des micros des caméras de télévisions russes apparaissent dans le champ. On aperçoit des cameramen filmer l’arrivée des combattants, levant les bras et criant leur joie, sur le char depuis lequel ils jettent à terre les quatre prisonniers qu’ils vont humilier. Channel One Russia, Rossiya One, Life News : trois chaînes, les plus importantes de Russie, sont présentes pour filmer toute la scène. À plusieurs reprises d’ailleurs, les prisonniers sont placés devant les objectifs des caméras et contraints de parler.

Capture d'écran montrant un prisonnier ukrainien interrogé (à18'55) par Channel One Russia et Rossiya One, deux des principales chaines de télévision russes.

Il est possible que l’intégralité de ces images ait été filmé par la caméra de Life News : le logo rouge vif de la chaine a été inscrit sur certains extraits repris sur le site de la chaîne. Par ailleurs, le micro rouge apparaît à plusieurs reprises dans le cadre de la vidéo. France 24 n’a pas été en mesure de confirmer cette information auprès de la rédaction.

Dans un article du journaliste français Pierre Sautreuil, Givi déclare que les journalistes russes "soutenant" les rebelles bénéficient de traitements spéciaux : "Il est normal que nous préférions les médias qui nous soutiennent", dit-il. Mais les journalistes russes sont régulièrement accusés d’aller trop loin et de faire fi des règles de déontologie journalistiques, comme lorsqu’ils diffusent des images de prisonniers se faisant maltraiter. Et le mélange de genres entre séparatistes et journalistes peut aller encore plus loin come dans une vidéo sur laquelle un soldat ukrainien blessé est harcelé de questions par un journaliste de Life News, lui répétant successivement les mêmes questions :

Comment vous êtes vous retrouvé ici ?
Dans quelle division avez-vous servi ?
Qui est resté en vie dans votre groupe ?
Qui conduisiez-vous ?
Étiez-vous seul dans le camion ?

La tonalité et la répétition des questions font davantage penser à un interrogatoire. Semyon Pegov, journaliste de Life News, s’est en tout cas défendu face aux diverses critiques adressées à la chaîne pour son manque d’éthique : "On retransmet ce qu’on voit ", a-t-il récemment déclaré dans une interview.

Article écrit par Andrew Hilliar (@andyhilliar), journaliste à FRANCE 24. Traduction : Corentin Bainier (@cbainier)