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BANGLADESH

Face à la marée noire, la débrouille des villageois bangladais

9 mn

Des espèces rares, les ressources économiques de milliers de personnes et tout un écosystème menacés : la marée noire qui se répand depuis une semaine dans la région protégée des Sundarbans au Bangladesh, à quelques encablures de la frontière indienne, pourrait avoir des conséquences graves et durables. Devant le manque de réaction des autorités, les riverains se mobilisent pour tenter de dépolluer leur rivière, avec leurs maigres moyens.

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Un habitant de la région des Sundarbans ramasse le pétrole à la main, après la marée noire dans la rivière Shela,Photo: Tanim Ashraf.

Des espèces rares, les ressources économiques de milliers de personnes et tout un écosystème menacés : la marée noire qui se répand depuis une semaine dans la région protégée des Sundarbans au Bangladesh, à quelques encablures de la frontière indienne, pourrait avoir des conséquences graves et durables. Devant le manque de réaction des autorités, les riverains se mobilisent pour tenter de dépolluer leur rivière, avec leurs maigres moyens.

Mardi 9 décembre, un pétrolier de l’entreprise Bangladesh Petroleum Corporation a percuté un autre navire sur la rivière Shela, qui traverse la région des Sundarbans. Il s’est échoué et a déversé plus de 350 000 litres pétrole, qui se sont répandus sur près de 350 km² dans cette région protégée, inscrite au patrimoine de l’Unesco. Autour des très nombreux canaux du Gange qui la traversent s’est développée la plus grande forêt de mangrove du monde, procurant  d’importantes ressources aux habitants des environs. Près de 200 000 personnes utilisent les Sundarbans pour la chasse et la pêche. La région accueille également des espèces rares et menacées, comme le tigre du Bengale ou le dauphin de l’Irrawaddy.

Depuis l’accident, des flaques de pétrole se forment à la surface de la rivière Shela, les troncs d’arbres sont mâtinés de noir, des animaux se trouvent recouverts d’hydrocarbures. Le gouvernement bangladais n’a réagi que jeudi, mobilisant environ 200 personnes, gardes-côtes, policiers navals et personnels du port de Mongla, situé à proximité de la région.

Des mesures jugées beaucoup trop tardives et insuffisantes par plusieurs analystes et défenseurs de l’environnement. Et la mission s’avère complexe : si en mer, les marées noires sont traitées avec des dispersants chimiques qui disloquent la nappe de pétrole, cette solution pourrait être très dangereuse dans les Sundarbans, les substances chimiques pouvant endommager davantage l’écosystème. Face à ces difficultés, de nombreux habitants des villages des Sundarbans, directement touchés par la catastrophe, ont entrepris de nettoyer eux-mêmes leur rivière, autant qu’ils le peuvent, rapporte notre Observateur.

Flaque de pétrole sur la rivière Shela. Toutes les photos sont prises par notre Observateur.

Des habitants tentent de nettoyer leur environnement, à mains nus et avec très peu de moyens.

"Les pêcheurs utilisent leurs filets pour limiter la propagation du pétrole, le ramassent avec des pots ou à la main"

Tanim Ashraf est un activiste pour la défense de l’environnement. Il vit à Dhaka et s’est rendu dans les Sundarbans pour constater l’étendue de la marée noire.

Quand j’ai appris l’existence de cette marée noire, j’ai jugé que c’était de mon devoir de me rendre dans les Sundarbans et d’aller aider les gens à nettoyer autant que possible leur rivière. Au cours des cinq derniers jours, j’ai fait le tour des zones sinistrées et constaté que le pétrole s’était déjà répandu sur 80 kilomètres le long de la rivière. L’ampleur du désastre est considérable et le temps nous est plus que compté si nous voulons en limiter au maximum les conséquences.

La pollution des eaux de la rivière a un impact grave sur les populations qui vivent à proximité et qui dépendent directement de cette eau. C’est celle qu’ils boivent chaque jour et utilisent pour tous leurs besoins. Désormais, ils doivent acheter de l’eau potable dans une ville à proximité, qu’ils transportent par packs entiers, ce qui leur prend du temps et de l’argent, alors que ce sont des personnes avec un faible niveau de vie. L’impact économique est surtout considérable pour les pêcheurs, très nombreux dans ces villages : l’un d’eux m’a raconté qu’avant la catastrophe, il pouvait attraper 40 à 60 crabes par jour. Ce week-end, il n’en pris que deux.

Ce sont surtout les pêcheurs qui s’attèlent à nettoyer la rivière. Ils prennent leurs bateaux pour se déplacer sur la rivière et vont là où se trouvent les flaques. Ils disposent leurs filets pour tenter de limiter la propagation des nappes de pétrole, ramassent le pétrole à la main, ou avec des pots, en grattant les arbres, en recueillant de l’eau où flotte du pétrole. Ils mettent ça sur leur bateau, puis le rapportent dans leur village. Ils ont creusé des trous où ils stockent le pétrole qu’ils ont amassé. Les personnels de l’entreprise viennent ensuite le récupérer, et le rachètent, pour 30 takas par litre (environ 30 centimes d’euros). C’est un moyen pour les habitants de compenser un peu le manque à gagner. Mais ni les autorités ni la compagnie ne leur fournit aucune matériel pour les aider, même pas des gants [le contact direct du pétrole avec la peau peut être dangereux].

"Les habitants prennent la situation comme un mauvais coup avec lequel il faut composer "

Ce désastre est en bonne partie de la responsabilité du gouvernement. Normalement, cette rivière traverse une zone protégée et ne doit pas être ouverte à la navigation. Les bateaux sont censés emprunter une autre rivière, la Mongla-Ghoshiakali. Mais l’Inde ne cesse d’y construire des barrages et cette rivière ne contient plus assez d’eau pour être empruntée par des bateaux commerciaux. Le gouvernement a donc autorisé à emprunter la Shela. Ca me rend furieux, de même que le fait qu’il se soit passé près de deux jours après l’accident avant que du personnel soit envoyé sur place pour commencer à collecter le pétrole.

Les personnels envoyés par les autorités se contentent de superviser et de dire quoi faire aux habitants des Sundurbans. Ce n’est pas toujours très efficace : à plusieurs endroits, on a indiqué aux habitants de stocker le pétrole dans le sol , or c’est très mauvais pour la fertilité de la terre. On a l’impression que la consigne est surtout de cacher au plus vite le désastre. J’ai vu d’autres représentants des autorités s’investir dans leur mission surtout quand les caméras de télévision étaient là…En parallèle, des ONG se mobilisent pour aider au nettoyage. Au final, il n’y a qu’eux et les habitants qui mettent les mains dans le pétrole. Mais au moins, il y a une mobilisation de différents acteurs pour essayer de nettoyer au mieux la rivière.

Les habitants de ces villages sont des gens qui ont un très faible niveau d’éducation, ne sont pas du tout politisés et n’ont aucune propension à s’organiser pour manifester ou réclamer des dédommagements. Ils n’ont pas le réflexe de penser que ce désastre est en partie de la responsabilité du gouvernement et de l’entreprise, ils prennent la situation comme un mauvais coup avec lequel il faut composer. "

Si les Nations unies ont demandé au gouvernement du Bengladesh d’interdire la navigation sur la rivière Shela, la communauté internationale ne s’est pas mobilisée après la marée noire et aucune aide matérielle ou financière n’a été proposée au Bangladesh. Sous le feu des critiques, le gouvernement bangladais a, lui, annoncé qu’il entamait des poursuites judicaires contre la compagnie pétrolière, lui réclamant 10 millions de dollars de dommages et intérêts, une somme que plusieurs analystes jugent hasardeuse et dérisoire.

Article écrit en collaboration avec Corentin Bainier (@cbainier), journaliste à France 24.

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