REPORTAGE

Un dispensaire isolé se fait piller tous les deux mois à l’est du Congo

Le dispensaire de Lubonga, village situé dans le territoire de Walikale isolé dans les forêts du Nord-Kivu, est le seul centre de santé de la région. Notre Observateur a rencontré des infirmiers qui vivent dans la peur permanente des pillage et qui subissent des pressions des deux camps qui s’y affrontent, militaires congolais et milices rebelles.

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Toutes les photos ont été prises par Charly Kasereka dans le village de Lubonga au Nord-Kivu.

Le dispensaire de Lubonga, village situé dans le territoire de Walikale isolé dans les forêts du Nord-Kivu, est le seul centre de santé de la région. Notre Observateur a rencontré des infirmiers vivant dans la peur permanente des pillages. Elles subissent des pressions des deux camps qui s’y affrontent, militaires congolais et milices rebelles.

La région de Walikale est une zone très peu peuplée avec environ 20 habitants au kilomètre carré et de vastes forêts qui rendent l’accès aux différents villages très difficile. C’est dans cette zone que l’armée congolaise a lancé une vaste offensive contre des groupes armés maï-maï, des milices dirigées par des seigneurs de guerre ou des chefs tribaux, en juillet 2014.

Le village de Lubonga est isolé dans les collines forestières du Nord-Kivu.

"Les infirmiers sont mal vus des militaires congolais et des rebelles car ils soignent tout le monde, sans distinction"

Notre Observateur Charly Kasereka, blogueur et journaliste à Goma, s’est rendu dans le village de Lubonga. Pour cela, il a dû voyager pendant six heures sur des routes très accidentées, puis marcher une vingtaine de kilomètres afin d’atteindre la localité.

Un convoi de la Croix-Rouge se rendant dans le territoire de Walikale parvient difficilement à circuler sur les routes boueuses.

Ce dispensaire est l'un des plus difficiles d’accès dans la région, coupé de tout. Il est le premier centre de santé à 30 kilomètres à la ronde. Il ne compte que huit infirmiers pour 370 ménages [soit un peu plus de 1 000 personnes selon les estimations des infirmiers, NDLR].

Sur place, j’ai rencontré Lwanda, un infirmier de garde, qui m’a confié son désespoir. Le dispensaire a été pillé cinq fois en 2014, soit une fois tous les deux mois et demi, par des milices maï-maï. À chaque fois, c’est le même schéma : les assaillants attaquent le dispensaire, souvent en plein jour, et menacent les infirmiers de les tuer s’ils préviennent des renforts. Ils pillent en priorité les médicaments et les matelas mais ne s’arrêtent pas là. Ils prennent également les stéthoscopes, les draps, même les stylos… tout ce qu’ils peuvent trouver avant de repartir dans la forêt.

L'infirmier Lwanda rencontré par notre Observateur.

"Les rebelles volent, puis abandonnent les stéthoscopes dans la forêt"

Auparavant, les rebelles attaquaient en priorité les champs ou le bétail des habitants de la région. Mais depuis bientôt une année, ils s’en prennent de plus en plus à ce dispensaire car ils savent que ces derniers seront toujours ravitaillés, tôt ou tard, par des ONG.

Ce qui est dramatique, c’est que ces rebelles ne savent souvent pas à quoi sert ce qu’ils volent : lorsqu’ils sont blessés, ils vont ingérer le premier médicament qu’ils ont sous la main. Lwanda m’a confié avoir retrouvé des stéthoscopes et même des feuilles de suivi médical abandonnées en forêt par des rebelles en fuite.

Les étagères du dispensaire sont désespéremment vides. Certains flacons n'avaient qu'un ou deux médicaments selon notre Observateur.

"Impossible d’envoyer même un SMS pour prévenir d’une attaque"

Il n’y a pas de connexion téléphonique, et pour pouvoir envoyer un SMS et prévenir qu’une attaque a eu lieu, cela peut prendre plusieurs semaines. Il faut prendre un chemin à travers la forêt pendant une vingtaine de kilomètres pour monter sur une colline où trouver du réseau. Ce chemin ne peut se faire qu’à pied, avec le risque de croiser des rebelles. Si enfin l’information peut être transmise, il faut ensuite attendre souvent plusieurs semaines avant d’être ravitaillé. Quand je suis venu, cela faisait bientôt six mois que le dispensaire de Lwanda n’avait pas reçu de stocks de médicaments.

L’infirmier m’a expliqué que le plus grave était pour lui le vol de coton. Lorsque j’étais là, une femme était en train de donner naissance ; l’accouchement a entrainé une forte hémorragie, que les médecins ne pouvaient pas contrôler car ils n’avaient plus de coton. Ils ont été obligés d’utiliser tout ce qu’ils avaient sous la main, pagne, éponge et vêtements pour qu’elle puisse s’en sortir.

Le dispensaire se fait souvent voler ses matelas et ne peutgarder en observation les patients malades.

"Les infirmiers subissent des pressions pour dénoncer les positions des rebelles qu’ils ont soignés"

Le plus gros problème pour ces infirmiers, c’est qu’ils sont accusés d’être des collaborateurs. Mais ils doivent s’occuper de tout le monde, sans distinction. S’ils soignent des soldats congolais (FARDC), ils sont taxés d’être du côté du gouvernement par les milices et s’exposent à des représailles. S’ils soignent des rebelles dans le dispensaire ou en brousse, ils sont mal vus par les militaires qui feront ensuite pression sur eux pour dénoncer la position de ces milices.

J’ai demandé à Lwanda ce qui le poussait à rester là, avec tous ces risques. Il m’a répondu que c’était le travail qu’il avait choisi, qu’il avait fait ses études ailleurs, mais que sa vocation était de revenir dans son village natal pour soigner les gens. Pour moi, c’est quelqu’un qui force l’admiration.

Pour tenter d’endiguer ces attaques, la Croix-Rouge mène une campagne de sensibilisation dans 17 structures de santé situées dans des zones à risques au Nord-Kivu - dont quatre dans celle du Walikale - pour expliquer que les médecins ont le devoir de soigner "tous les blessés" sans distinction.

Depuis juillet, les Nations unies estiment qu’environ 20 000 personnes ont été déplacées à cause des combats dans la région du Walikale.

Lors de la visite du CICR, un panneau a été posé sur lequel on peut lire "Les soins de santé sont pour tous" avec des illustrations interdisant les principales exactions dont les structures, le personnel et les patients peuvent faire l'objet.

Cet article a été rédige en collaboration avec Alexandre Capron (@alexcapron), journaliste à France 24.