BURUNDI

Longtemps réservé aux hommes, le tambour séduit les Burundaises

Les tambours du Burundi ont été inscrits sur la liste du patrimoine de l’humanité de l’Unesco, le 27 novembre dernier. Symboles de royauté et de pouvoir, ils sont traditionnellement réservés aux hommes. Mais les femmes s’y mettent également depuis quelques années, ce qui suscite la réprobation de certains.

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Des femmes "tambourinaires" à Kinama (Bujumbura), le 28 novembre 2014. Photo de Pacifique Cubahiro.

Les tambours du Burundi ont été inscrits sur la liste du patrimoine de l’humanité de l’Unesco, le 27 novembre dernier. Symboles de royauté et de pouvoir, ils sont traditionnellement réservés aux hommes. Mais les femmes s’y mettent également depuis quelques années, ce qui suscite la réprobation de certains.

À l’époque de la monarchie – abolie en 1966 – le tambour était battu uniquement par les hommes à des moments précis : intronisation ou enterrement du roi, fête des semailles (des habitants des différentes provinces du pays apportaient des semences au roi), etc. En temps de guerre, les tambours étaient également utilisés pour avertir la population ou pour célébrer des victoires. Certains tambours étaient sacrés, à l’image du "karyenda", qui symbolisait le pouvoir.

Au fil des années, les tambours ont perdu leur caractère sacré, tout en restant des symboles forts de l’identité burundaise. Ils sont joués lors des fêtes nationales, pour accueillir le président de la République lorsqu’il est en déplacement, ou encore lors de mariages ou de célébrations locales. Le 28 novembre dernier, plusieurs femmes se sont ainsi produites devant des centaines de personnes à Kinama, dans la province de Bujumbura (nord-est), dans le cadre de festivités organisées par une association locale.

Vidéo de Pacifique Cubahiro, prise à Kinama ((Bujumbura), le 28 novembre 2014, et publiée sur Youtube.

"Au début, on a reçu des menaces d’hommes disant que le tambour leur était réservé"

Alphonsine Iratozé est l’une des femmes ayant joué du tambour à Kinama, le 28 novembre.

L’idée de jouer au tambour m’est venue en mars 2007. À l’époque, je n’avais pas de travail et je cherchais à faire quelque chose d’inhabituel me permettant de gagner un peu d’argent. Avec d’autres femmes, j’ai donc cherché des sources de financement afin de lancer un club. On a eu de la chance car un centre proposant des activités dans la zone nous a donné quinze tambours. Ça nous a permis de lancer le club en juillet 2007, avec 28 femmes. On savait qu’il était tabou pour les femmes de jouer au tambour, mais on a voulu aller au-delà des idées reçues. Selon la Constitution, le gouvernement doit comprendre au moins 30 % de femmes. On s’est dit : "Pourquoi ne pas appliquer cette règle au tambour ?"

Au début, on a reçu des menaces. Elles provenaient surtout de groupes d’hommes jouant du tambour dans le quartier ou dans la ville. Ils disaient que le tambour leur était réservé, que nous faisions quelque chose allant à l’encontre de la culture burundaise. Certains parlaient même de "déviances"…

On a demandé à la municipalité de nous fournir des papiers attestant qu’on avait bien le droit de jouer, ce qui nous a beaucoup aidées. Désormais, on ne reçoit plus de menaces. On est même parfois invitées à jouer lors de mariages ou le jour de la fête de l’Indépendance par exemple. On est davantage connues depuis quatre ans et le regard des gens a changé. On a de la chance car les autorités de Kinama nous soutiennent. Parfois, elles préfèrent même faire appel à nous plutôt qu’aux hommes tambourinaires.

On joue seulement entre femmes, sauf lorsqu’on nous demande de jouer avec des hommes, ce qui arrive parfois. On inclut alors cinq hommes dans le groupe. Actuellement, il y a 17 femmes dans le club - c’est moins qu’avant car certaines ont déménagé.

Mon mari est très fier que je joue au tambour, et il est content que je revienne à chaque fois avec une petite somme d’argent, après m’être produite avec le groupe. Il m’a soutenue dès le début. Quand on recevait des menaces, c’est lui qui allait me défendre auprès de la municipalité.

Des femmes "tambourinaires" à Kinama (Bujumbura), le 28 novembre 2014. Photo de Pacifique Cubahiro.

"Battre le tambour nécessite une énergie et des efforts masculins"

Pacifique Cubahiro est journaliste à Radio Isanganiro. Il a joué au tambour de 12 à 15 ans. Présent à Kinama le 28 novembre, c’était la première fois qu’il voyait des femmes jouer au tambour.

Ça m’a surpris de voir des femmes, car je suis habitué à voir des hommes jouer au tambour. Parfois, des femmes en tenue traditionnelle les accompagnent en dansant à côté, mais c’est tout… Il s’agit vraiment d’un phénomène récent.

J’ai pris quelques photos et je les ai publiées sur Facebook. Beaucoup de gens ont posté des commentaires et j’ai pu constater qu’ils étaient assez divisés sur la question. Certains estiment que les femmes devraient elles aussi pouvoir battre le tambour. Mais d’autres y sont fermement opposés, parlant même de "sacrilège".

Mêmes les femmes ne sont pas toutes d’accord sur la question. Certaines d'entre elles, très attachées aux traditions,  ne sont pas favorables à l’arrivée des femmes dans ce milieu, dans la mesure où le tambour a toujours été joué par les hommes au Burundi. Leur position ne m’étonne pas vraiment car certaines femmes défendent des positions semblables lorsqu’il y a des débats sur l’égalité entre les sexes. Certaines disent que la femme est là pour épauler l’homme, mais pas pour se mettre en avant.

Personnellement, je suis contre le fait que des femmes jouent du tambour. C’est un instrument masculin au regard de notre histoire et notre culture. La manière de bouger, en battant le tambour, implique à mon sens une énergie et des efforts masculins. Par ailleurs, au Burundi, des parties du tambour sont assimilées aux seins, là où la peau est fixée. Seuls les hommes sont censés les toucher. Le creux du tambour, sous la peau, est également assimilé au ventre d’une femme qui peut porter un bébé.

"Les femmes doivent pouvoir jouer du tambour, de même qu’elles ont le droit de rejoindre l’armée"

Jean-Marie Ntahimpera est blogueur et enseignant en sciences politiques. Il n’a encore jamais vu de femmes jouer au tambour, mais les soutient totalement.

Si les femmes ont envie de jouer du tambour, ce n’est pas un problème pour moi. Même si cet instrument a longtemps été réservé aux hommes, on ne peut plus se permettre d’exclure les femmes. On est au XXIe siècle. La culture évolue, les frontières entre les activités "masculines" ou "féminines" s’estompent de plus en plus. Par exemple, l’armée a longtemps été réservée aux hommes, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. J’estime que les femmes doivent pouvoir jouer du tambour, de même qu’elles ont le droit de rejoindre l’armée. Chacun doit avoir le droit de faire ce qu’il a envie de faire, et je ne comprends pas ceux qui disent que les femmes désacralisent le tambour…

Ce billet a été rédigé en collaboration avec Chloé Lauvergnier (@clauvergnier), journaliste à FRANCE 24.