Photo d'une jeune femme de Krasnodar, Polina K., utilisée pour relayer l'histoire de Valeria Liakhova, présumée morte lors d'un attentat-suicide dans l'est de l'Ukraine contre des soldats ukrainiens. Photo floutée par France 24 et diffusée par Stopfake.org.

Depuis la fin du mois de novembre, cette photo circulait partout sur les réseaux sociaux en Ukraine. Elle était présentée comme étant Valeria Liakhova, une jeune femme de 16 ans, devenue un symbole de bravoure pour les pro-russes de l’est du pays, après avoir mené une attaque- suicide sous un tank ukrainien. Problème, la jeune fille que vous voyez sur cette image n’a rien à voir avec cette histoire de kamikaze. Elle est d’ailleurs bien vivante.

Selon les récits publiés sur Vkontakte, le Facebook russe, et largement relayés sur Twitter, Valeria Liakhova est une jeune femme qui s’est sacrifiée fin novembre à Lysychansy, près de Lougansk, en menant une opération kamikaze sous un tank de soldats ukrainiens, afin de sauver des soldats pro-russes impliqués dans des combats. Chaque internaute repostant cette histoire l’illustrait de cette photo, précisant qu’elle s’était attachée trois grenades à la ceinture. La ville de Lysychansk est sous contrôle ukrainien depuis juillet.

C’est le site StopFake.org, spécialisé dans la vérification des informations circulant sur le conflit en Ukraine, qui s’est rendu compte qu’il n’y avait aucun lien entre la photo et ce récit de guerre, après avoir repéré un commentaire de la fille apparaissant sur la photo, Polina K., publié le 30 novembre et qui se dit ulcérée que son visage soit associé à cette histoire.

Sur cette page Vkontakte, l'histoire de Valeria Liakhova est diffusée avec la photo de Polina K. En desous, la vraie Polina K. commente en russe "Vous abusez ! La fille sur la photo, c'est moi ! Qui a inventé cette histoire ? Vous êtes devenus fous ! Vous enterrez quelqu'un qui est bien vivant !"

La jeune fille de 19 ans, originaire de Krasnodar, ville russe à 450 kilomètres au sud de Lougansk, a immédiatement supprimé la photo en question de ses comptes Vkontakte et Instagram. Nous avons pu constater en accédant à sa page Instagram qu’il s’agissait bien de la femme présentée comme Valeria.

StopFake précise que l’histoire de cette femme kamikaze a été racontée pour la première fois par un certain Yaroslav Voskoyenko, un adolescent ukrainien pro-russe lui-même impliqué dans les combats dans l’est de l’Ukraine et aujourd’hui décédé. Ce dernier avait été cité dans un article du site russe 36on.ru où il évoque "l’acte héroïque" d’une certaine "Valeria Lyahova, surnommée la belle […] dont le père est mort sur le front et qui s’est sacrifiée sous un tank en se faisant exploser avec trois grenades F-1". Mais aucune photo n’illustrait ce récit.

Si cette histoire de femme kamikaze reste difficile à vérifier, des spécialistes en armement qui collaborent avec StopFake ont alerté la rédaction sur le fait qu’il s’agirait là d’une stratégie étrange car il est "quasiment impossible de stopper un char avec des grenades de type F-1, une arme de main défensive à fragmentation".

Capture d'écran de la page Vkontakte de Polina K. dont la photo a été utilisée pour cette histoire d'attentat suicide. La jeune fille de 19 ans est originaire de Krasnodar, une ville de Russie.

"Les médias russes corrigent rarement leurs erreurs, même lorsque nous les prouvons"

Selon Margo Gondar, co-fondatrice du site StopFake, ce n’est pas la première fois qu’une histoire de martyres pro-russes est montée de toute pièce :

En juin dernier, l’histoire de Oleksandr Skriabin avait fait la une des médias russes. Il avait été porté en héros pour s’être jeté, là encore, sous un tank ukrainien. Sa photo avait été diffusée. Nous avions fait des recherches et confirmé qu’il s’agissait bien de lui sur l’image diffusée. En revanche, cet homme était décédé en 2011...

Le site kp.ru titre "Un milicien se fait exploser pour empêcher la garde nationale (ukrainienne) de progresser" et poste la photo de Oleksandr Skriabin en une. Cet homme existe et son identité est bien réelle, mais selon des commentaires sur son profil Odnoklassniki.ru, le "Copains d'avant" russe, ce dernier est décédé en septembre 2011 (photo ci-dessous). L'article est toujours en ligne ici.

Un proche de Oleksandr Skriabin commente en russe le 29 septembre 2011 : "Tu restes dans nos mémoires pour la vie", puis le second commentaire le 9 février 2012 "Toutes les pensées à Sacha [diminutif de Alexandre en russe] mort le 29 septembre 2011. Tu manques à tes proches et tes amis".

Si la co-fondatrice reconnaît que les deux camps, pro-ukrainiens et pro-russes, tentent chacun de diffuser des fausses informations, elle précise :

Les tentatives les plus nettes de désinformation par l’image viennent souvent du côté russe, comme récemment, cette photo de soldats américains enterrés en Afghanistan présentés comme étant des soldats ukrainiens, ou encore cette photo d’os humains présentés comme ceux de soldats ukrainiens rongés par des chiens, prise en réalité en Haïti.

Dans les médias, nous constatons que dans quasiment 100 % des cas, lorsque nous repérons des fausses images ou de fausses histoires côté ukrainien, les organes de presse font immédiatement la correction et s’excusent pour leur erreur. Par exemple, en août, une vidéo d’opérations militaires de véhicules russes à Donetsk avaient été présentée comme récente par la chaine ukrainienne Inter ; en fait, ces images dataient de juin et venaient de Lougansk. Le média s’était excusé pour cette erreur.

Ce n’est quasiment jamais le cas pour les médias russes, qui très souvent ne répondent même pas à nos investigations, voire persistent dans leur tentative de désinformation.

Selon l’ONU, les combats dans l'est de l'Ukraine ont tué en moyenne 13 personnes par jour depuis cette date. Le dernier bilan du conflit s'élève à plus de 4 300 victimes, dont de nombreux civils.

Ce billet a été rédigé en collaboration avec Alexandre Capron (@alexcapron), journaliste à France 24.