RUSSIE

Vue de Grozny, l’attaque terroriste ravive le spectre de la guerre

La capitale tchétchène a été le théâtre d’affrontements très violents dans la nuit de mercredi à jeudi, entre un groupe armé se réclamant de "l’Émirat du Caucase" et les forces de l’ordre, causant la mort d’au moins 19 personnes et la destruction de plusieurs bâtiments. Des scènes de guerre qui rappellent les heures les plus sanglantes des deux conflits qui ont endeuillé la région, et suscitent colère et effroi chez nos Observateurs sur place.

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Capture d'écran d'une vidéo monrant l'assaut des forces de l'ordre sur l'immeuble de la Maison de la presse, où s'étaient réfugiés les combattans de l'Émirat du Caucase.

La capitale tchétchène a été le théâtre d’affrontements très violents dans la nuit de mercredi à jeudi, entre un groupe armé se réclamant de "l’Émirat du Caucase" et les forces de l’ordre, causant la mort d’au moins 19 personnes et la destruction de plusieurs bâtiments. Des scènes de guerre qui rappellent les heures les plus sanglantes des deux conflits qui ont endeuillé la région, et suscitent colère et effroi chez nos Observateurs sur place.

Au cours de la nuit, au moins neuf hommes armés, à bord de trois voitures, sont entrés dans la ville, tuant trois agents de police à un rond-point. Ils se sont ensuite réfugiés dans une école du centre-ville, puis dans la Maison de la presse, située à proximité. Les deux bâtiments étaient a priori vides. Les neuf combattants et dix membres des forces de l’ordre ont été tués dans les échanges de tirs qui se sont achevés à la mi-journée. L’armée russe n’a pas hésité à pilonner à l’arme lourde la Maison de la presse, comme le montrent plusieurs images amateurs tournées pendant l’opération.

La Tchétchénie est un État à forte majorité musulmane d’obédience soufi, une branche modérée de l’Islam, mais accueille aussi des groupes islamistes. C’est le principal d’entre eux, l’Émirat du Caucase qui a revendiqué l’attaque. Le mouvement a publié une vidéo qui aurait été tournée pendant les combats. Un homme dit y agir au nom de "l’émir Abou Mouhammad" et assure : "Nous avons détruit beaucoup de véhicules, des convois militaires et capturé de nombreux trophées". L’Émirat du Caucase est notamment tenu responsable de la prise d’otages de l’école de Beslan en 2004 ou des attentats du métro de Moscou en 2011.

L’attaque s’est produite alors que le président russe Vladimir Poutine s’exprimait ce matin devant le Conseil de la Fédération russe à Moscou. Le président tchétchène Ramzan Kadyrov, soutenu par le Kremlin, a pour sa part relayé la situation… sur son compte Instagram. Postant une photo censée montrer un combattant mort, il affirmait que "les chiens meurent comme des chiens".

Le dirigeant tchéchène a fait valoir à plusieurs reprises ces derniers mois que la Tchétchénie n’était plus menacée par le terrorisme islamique et était devenue un territoire sûr.

"Ramzan Kadyrov ne cesse de répéter que la Tchétchénie est un État très sûr, on a vu ce que ça a donné aujourd’hui"

Sergey Babinets est membre de l’ONG La mobilité libre, qui dénonce la pratique de la torture par les autorités russes. Il vit à Moscou mais était au bureau local de Grozny cette nuit.

Vers 00H30 cette nuit, alors que j’étais avec mes collègues dans nos bureaux, j’ai entendu une très forte explosion. Nous n’y avons d’abord pas prêté trop attention, pensant à un feu d’artifice, mais au bout d’une demi-heure, nous avons entendu plusieurs coups de feu et les sirènes de la police et nous avons compris qu’il se passait quelque chose de grave.

On a appliqué des mesures de sécurité qui sont banales pour nous : on a mis des rideaux aux fenêtres pour limiter les impacts éventuels de balles et on s’est réfugié dans une pièce qui ne donnait pas sur la rue. J’ai tout suivi via les réseaux sociaux, Facebook et Twitter. Vers 7 heures du matin, je suis retourné à la fenêtre, j’ai vu des hommes armés vêtus en civil se diriger vers la Maison de la presse.

Les autorités sont responsables de ce qui s’est passé : les combattants sont arrivés armés en plein centre-ville sans problème, c’est la preuve d’une grave négligence dans la gestion de la sécurité. Ramzan Kadyrov ne cesse de répéter que la Tchétchénie est un État très sûr, et s’en montre très fier. On a vu ce que ça donné aujourd’hui.

Ravagée par deux guerres (1994-1996 et 1999-2000), opposant l’armée russe et des séparatistes – dont des islamistes – la Tchétchénie est un État de la Fédération de Russie qui connait de lourdes difficultés économiques, avec un taux de chômage évalué à 30 ou 35%, contre 6% dans le reste du pays.

Depuis 2000, les autorités ont été plusieurs fois visées par des attentats revendiqués par des groupes armés. Ces attaques se sont multipliées récemment : début octobre, cinq policiers sont morts en empêchant un kamikaze de se faire exploser devant une salle de concert bondée.

Par ailleurs, la volonté prêtée à Kadyrov d’interdire le voile islamique a suscité la colère de certains Tchétchènes. Le dirigeant avait démenti, tout en affirmant qu’il ne serait plus possible de cacher son visage en public.

"Les gens qui ont commis cette attaque veulent montrer que la guerre ne s’est jamais terminée pour eux"

Aslan est professeur de médecine à l’université de Grozny.

Des islamistes revendiquent cet acte, mais la situation économique et sociale est tellement mauvaise ici que ça aurait pu venir de n’importe qui. Il faut bien comprendre que la Tchétchénie se relève à peine de la guerre. Le chômage est très élevé, c’est quasi impossible de trouver un emploi dans le privé, et la seule chance de gagner sa vie, c’est de travailler dans l’administration.

Or, pour certains jeunes, c’est inacceptable, car cette administration est dirigée par les mêmes personnes que celles qui ont participé aux atrocités de la guerre. Beaucoup d’hommes sont morts, ont été blessés, mis en camp d’internement pendant le conflit, et beaucoup de jeunes n’ont que leur mère pour les élever. Allez leur dire de travailler pour ceux qui leur ont pris leur père… Ces jeunes sont très instables psychologiquement et très facilement influençables. Surtout qu’aucune structure n’existe pour prendre en charge les traumatismes de la guerre. Donc certains glissent dans la violence.

Quels que soient les auteurs de cet acte, ce sont des gens horribles. La situation de la Tchétchénie est déjà absolument dramatique : alors que la Russie se relevait du marasme économique de l’ex-URSS, la crise économique est venue frapper le pays. Le rouble ne cesse de se déprécier. Et les sanctions internationales liées à la crise en Ukraine aggravent encore les choses. Nous en pâtissons particulièrement.

Je ne suis malheureusement pas du tout surpris de ce qui s’est passé. Ces derniers temps il y a eu plusieurs attentats. Par ailleurs, nous allons commémorer les 20 ans du début du conflit [le 11 décembre 1994, ndlr], et clairement, les gens qui ont fait ça veulent montrer que la guerre ne s’est jamais terminée pour eux.

Ces actes me mettent hors de moi, ça me dégoûte et je pense que la très large majorité des gens a le même sentiment. On essaye tant bien que mal de se reconstruire, et certains trouvent le moyen de tout briser. L’école qui a été prise d’assaut était une des rares écoles reconstruites à Grozny. Où vont aller les enfants qui y étudiaient ? Je pense néanmoins que la guerre ne peut pas reprendre comme en 1994. Les gens sont à bout. Et il y a beaucoup moins d’idéalisme et de naïveté qu’à l’époque : dans la foulée de la chute de l’URSS, beaucoup croyaient à la démocratie, à la liberté… Aujourd’hui, cet espoir s’est effondré, les gens sont devenus beaucoup plus cyniques. Et ils voudraient juste que la vie reprenne.

Billet édrit en collaboration avec Corentin Bainier (@cbainier) et Katia Anisimova (@kate_catherinne) , journalistes à France 24.