BURKINA FASO

À Ouagadougou, le business des souvenirs de la révolte populaire

Posters, DVD, CD, livrets, photos, documents divers… Depuis un mois, les souvenirs de la révolte populaire ayant chassé Blaise Compaoré du pouvoir se vendent comme des petits pains dans la capitale du Burkina Faso. L’essentiel de ces objets peuvent être achetés autour de l’ancienne maison de François Compaoré, le frère de l’ex-président burkinabé, devenue un véritable site touristique. Lire la suite…

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Photo de Souleymane Ouedraogo. Toutes les photos ont été prises à côté de l'ancienne demeure de François Compaoré.

Posters, DVD, CD, livrets, photos, documents divers… Depuis un mois, les souvenirs de la révolte populaire ayant chassé Blaise Compaoré du pouvoir se vendent comme des petits pains à Ouagadougou, au Burkina Faso. L’essentiel de ces objets peuvent être achetés autour de l’ancienne maison de François Compaoré, le frère de l’ex-président burkinabè, devenue un véritable site touristique.

 

Photo de Souleymane Ouedraogo.

Le 30 octobre dernier, des centaines de milliers de personnes étaient descendues dans les rues des principales villes du pays, afin de s’opposer à une modification de la Constitution qui aurait permis à Blaise Compaoré de briguer un cinquième mandat. Ce jour-là, de nombreux Burkinabè avaient posté sur les réseaux sociaux des images des manifestations qui ont poussé l’ex-président à quitter le pays dans la précipitation, ces mêmes images que l'on retrouve aujourd'hui sous formes de montages vidéo ou photo en vente dans plusieurs quartiers de la ville.

Dans les jours ayant suivi le soulèvement populaire, les domiciles de plusieurs dignitaires du régime avaient été pillés par les manifestants, dont celui de François Compaoré. Sur place, les pilleurs avaient dit avoir trouvé des photos de cérémonies rituelles et des objets considérés comme des fétiches, provoquant nombre de fantasmes chez les habitants sur la pratique de crimes rituels dans le bâtiment. Des accusations immediatement rejetées par la famille du frère du président en fuite et jugées "délirantes".

Photo de Yaya Boudani.

"Pour les jeunes qui vendent ces souvenirs, c’est un moyen de se faire un peu d’argent"

Amanda Celo (pseudonyme) réside à Ouagadougou.

À côté de l’ancienne maison de François Compaoré, on peut acheter des documents retrouvés chez lui, ou des photocopies et des photos de ces documents. Il s’agit essentiellement de procès-verbaux, de lettres de remerciement de personnes ayant reçu des faveurs de la part des autorités, de notes de renseignement… Les documents originaux et leurs photocopies coûtent entre 100 et 500 francs CFA (entre 15 et 75 centimes d’euros).

Il est difficile de savoir si les documents présentés comme originaux le sont réellement [selon une source policière, la plupart de ces documents seraient toutefois authentiques]. Mais récemment, le Centre National de Presse Norbert Zongo a lancé un appel à la population pour récupérer les originaux, afin de monter des dossiers. [Norbert Zongo était un journaliste burkinabé, il a été assassiné le 13 décembre 1998, ndlr.]

On peut aussi acheter des CD et des DVD des images de l’insurrection populaire ou des maisons des anciens dignitaires du régime ayant été pillées. Il y a des images amateurs et professionnelles, de journaux télévisés par exemple. Ces DVD coûtent entre 500 et 1 000 francs CFA (entre 75 centimes d’euros et 1,50 euro).

 

Photo de Souleymane Ouedraogo.

Les vendeurs proposent également des livrets, contenant des photos et photocopies de documents. Au début, c’était simplement des feuilles agrafées rapidement. Mais ils sont désormais beaucoup plus élaborés, avec une couverture colorée. Certains étaient vendus au cimetière mardi, lors de la cérémonie organisée en hommage aux personnes tuées lors de la révolte populaire, au prix de 1 000 francs CFA.

Pour les jeunes, c’est un moyen de se faire un peu d’argent. La plupart des vendeurs se trouvent devant la maison de François Compaoré, mais il y en a également un peu partout dans la ville, aux endroits les plus fréquentés, par exemple au niveau des feux tricolores, sur les marchés ou à proximité des gares routières.

 

Photo de Yaya Boudani.

"Les Burkinabés ont retrouvé leur fierté et les produits patriotiques se vendent très bien"

L’ancienne maison de François Compaoré est devenue un véritable site touristique. Il y a toujours des gens qui continuent à la visiter. C’est incroyable, jamais un endroit n’avait attiré autant de monde en si peu de temps ! Sa famille était extrêmement puissante, donc les gens sont très curieux. Ils veulent voir à quoi rassemble ce qu’ils ont surnommé la "salle des tortures", située au sous-sol. [Des traces de sang y auraient été vues, mais aucune enquête indépendante n'a conclu à des actes de tortures, ndlr.]

Il a même fallu mettre en place un parking à côté de la maison, tenu par des jeunes de façon informelle. Ils se font beaucoup d’argent, puisqu’une place coûte 200 francs CFA (soit 30 centimes d’euros), contre 100 francs habituellement. Il y a aussi des vendeurs de fruits et d’eau à côté de cette maison, qui profitent de la venue de tous ces curieux.

Désormais, tout le monde veut également acheter des T-shirts portant un message tel que "Fier d’être Burkinabè", "Je ne veux pas t’impressionner, mais je suis Burkinabè" ou encore "Que le sang burkinabè coule dans mes veines". À la suite de la révolte populaire, les Burkinabés ont retrouvé leur fierté. Il y a eu une sorte de regain de patriotisme. Avant, les gens portaient plutôt des maillots de football de l’équipe nationale. Même dans les boutiques pour femmes, on trouve des robes avec le drapeau burkinabè maintenant.

 

Photo de Souleymane Ouedraogo.

"La majorité des Burkinabè n'a pas Internet, donc ça leur permet de voir ce qui a été diffusé"

Souleymane Ouedraogo, artiste musicien, est membre du mouvement Balai citoyen.

Quelques jours après l’insurrection populaire, on ne pouvait quasiment plus circuler à côté de l’ancienne maison de François Compaoré, tant il y avait de vendeurs et de personnes voulant acheter des souvenirs. Mais ce marché commence à s’essouffler. Il n’y a plus grand-chose à voir dans la maison de François Compaoré, étant donné qu’elle a été totalement vidée à cause des pillages. D’après ce que j’ai compris, les vendeurs tentent d'écouler leurs souvenirs en cassant les prix, ou en se déplaçant vers les quartiers périphériques et les villages.

Depuis un mois, les souvenirs vendus ont évolué. Au début, il y avait beaucoup d’objets venant de l’ancienne demeure de François Compaoré. Il s’agissait de trophées de guerre en quelque sorte. Par exemple, il y avait des sous-vêtements présentés comme des fétiches. Mais on ne trouve plus ces objets sur les marchés. Les DVD, les photomontages ou encore les posters sont arrivés par la suite.

 

Photos d'objets prétendument retrouvés dans l'ancienne demeure de François Compaoré. Photo de Yaya Boudani.

 Photo de Souleymane Ouedraogo.

 

Des CD et DVD pour ceux qui n'ont pas pu voir les images diffusées sur Internet lors du soulèvement populaire

Je n’ai pas acheté de souvenirs, car il s’agit essentiellement de compilations d’images diffusées sur Internet et à la télévision, que je connais déjà. Mais la majorité de la population burkinabè n’a pas accès à Internet, donc n’a pas pu voir toutes les images ayant été diffusées. Et ils ont envie de garder un souvenir de ce moment historique.

Depuis quelques jours, la police municipale aurait apparemment arrêté quelques vendeurs. Mais je ne sais pas si le problème vient de la nature des objets vendus, car les policiers traquent de toute façon assez fréquemment les  vendeurs installés de façon anarchique…

D’autres objets sont écoulés de façon plus discrète. Il s’agit de matelas, de télévisions ou encore de frigos volés à l’hôtel Azalaï notamment, qui a été totalement pillé le 30 octobre dernier. [Il s’agit de l’hôtel où les députés de la majorité avaient dormi le 29 octobre, à la veille du vote portant sur la modification de la Constitution, ndlr]

 

Photo de Souleymane Ouedraogo.

Ce billet a été rédigé en collaboration avec Chloé Lauvergnier (@clauvergnier), journaliste à FRANCE 24.