Capture d’écran de la vidéo.

ACTUALISATION 5-12-2014 :

Dans le cadre de l'enquête, six femmes sont venues témoigner à la police pour expliquer qu'il s'agissait d'un dispute concernant des places assises, et qu'il n'était pas question de harcélement sexuel. En attendant les conclusions de la police, les autorités de l'État d'Haryana ont décidé de suspendre la récompense offerte aux deux jeunes filles.


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Deux jeunes Indiennes qui frappent un homme à coups de ceinture au motif qu’il les a sexuellement harcelées : la vidéo, filmée dans un bus, interpelle dans un pays où les agressions sexuelles sont autant un fléau qu’un tabou. Aujourd’hui Pooja et Aarti ont été élevées au rang d’héroïnes nationales sur les réseaux sociaux.
La vidéo a été filmée par un passager du bus en circulation dans la ville de Rohtak, à 80 kilomètres au nord-ouest de la capitale New Delhi. On y voit les deux jeunes filles frapper un homme à coups de poings et avec leurs ceintures. Si les images ne permettent pas de dire ce qui a déclenché l’incident, les sœurs ont expliqué dans les médias que trois passagers les avaient harcelées.
Interviewée par la BBC, la plus jeune des deux, Pooja, 19 ans, a décrit la scène en ces termes : "Les hommes ont commencé à m’insulter et à me toucher. Je leur ai dit 'si vous me touchez à nouveau, je vais vous frapper.' Ils ont appelé un ami au téléphone et lui ont dit de 'venir pour tabasser des filles'. Personne n’est venu nous aider dans le bus, donc on a sorti nos ceintures pour nous défendre."

Les deux jeunes filles, originaires de Rohtak, ont reçu une pluie de félicitations sur les réseaux sociaux, où elles sont surnommées les "courageuses" sous le hashtag #RohtakBravehearts. Braveheart, c’est aussi le nom qu’avaient donné les médias à la jeune femme morte après avoir été agressée sexuellement dans un bus de New Delhi en 2012, un crime qui avait provoqué des manifestations sans précédent contre les agressions sexuelles dans le pays.
Ces éloges ont même dépassé le cadre des réseaux sociaux. Le chef de l’État d’Haryana a prévu de les féliciter lors d’une cérémonie officielle le 26 janvier, à l’occasion de la Fête de la République. Les deux sœurs devraient aussi recevoir une récompense de 31 000 roupies chacune, soit 400 euros.
Le chef du village d’où viennent les trois hommes a quant à lui tenté de faire entendre une autre version des faits. Il affirme que les deux sœurs mentent et que la dispute a éclaté pour une histoire de places assises dans le bus. Mais l’explication n’a pas convaincu : les trois passagers ont été arrêtés par la police pour agression. Le chauffeur de bus a lui aussi été suspendu pour n’avoir pas réagi.

Mardi, une autre vidéo des deux sœurs, filmée plusieurs semaines auparavant selon les médias indiens, a été retrouvée sur Internet. Il s’agit là encore d’une altercation avec un homme dans un parc. Les sœurs ont expliqué qu’il avait lui aussi essayé de les agresser sexuellement. Pour certains, ces nouvelles images sont la preuve que les adolescentes sont de nature bagarreuse, tandis que d’autres y voient une énième confirmation du fléau que constitue le harcèlement dans le pays.

"J’ai été agressée dans un bus, les passagers m’ont dit ne pas crier si fort !"

Arundhathi B est une activiste basée à Kerala.
 
La vidéo a provoqué une onde de choc car si le harcèlement sexuel est quotidien, il est extrêmement rare que des femmes se révoltent. J’ai personnellement été harcelée par un homme récemment dans un bus. Je lui ai crié d’arrêter, que j’allais appeler la police. Il y avait autant de monde que sur la vidéo. Mais est-ce qu’ils me sont venus en aide ? Non, ils m’ont dit de ne pas crier si fort. Ici en Inde, les femmes doivent pardonner, ne jamais élever la voix et évidemment ne surtout pas se défendre.
 
Un autre détail que j’ai remarqué dans la vidéo, c’est que les soeurs portent des jeans. Ça leur a probablement permis d’être plus à l’aise pour se défendre que si elles avaient porté le sari traditionnel. Mais je suis certaine que cela leur vaudra aussi des critiques. Récemment, il y a eu de nombreux débats ici sur le port du jean comme "cause" du viol. 

"Ceux qui défendent ces jeunes filles sont une minorité aisée et éduquée"

Je pense qu’il faut relativiser le succès de la vidéo sur les réseaux car dans la réalité, beaucoup considèrent que c’est honteux de se comporter ainsi. N’oublions pas que ceux qui ont accès aux réseaux sociaux sont une minorité aisée et éduquée. Mais la majorité des Indiens reste très conservatrice sur cette question et je crains qu’il n’y ait un retour de bâton. Heureusement, les sœurs ont reçu publiquement le soutien des autorités et j’espère que ça les protégera.