SYRIE

Le ras-le-bol des employés municipaux des zones rebelles d'Alep

Une grogne sociale a éclaté dans les zones tenues par l’opposition syrienne à Alep. Des dizaines de travailleurs ont organisé plusieurs rassemblements ces derniers jours pour protester, auprès du gouvernement provisoire, contre les retards dans le versement de leurs salaires.

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Rassemblement de travailleurs d'Alep pour réclamer le paiement de leurs salaires. Photo transmise par Abu Maher al-Waleed.

Une grogne sociale a éclaté dans les zones tenues par l’opposition syrienne à Alep. Des dizaines de travailleurs ont organisé plusieurs rassemblements ces derniers jours pour protester, auprès du gouvernement provisoire, contre les retards dans le versement de leurs salaires.

Le secteur est de la ville d’Alep est contrôlé depuis juillet 2012 par les rebelles des factions regroupées sous la bannière de l’Armée syrienne libre (ASL). Cette partie de la ville est administrée, depuis mars 2013, par un conseil local composé de représentants de la société civile qui s’efforcent d’y maintenir un semblant de vie malgré les attaques aux barils d’explosifs menées régulièrement par l’armée du régime syrien.

Vidéo montrant un sit-in des travailleurs devant les locaux du conseil local. Un des manifestants explique que les salaires sont parfois payés avec 25 jours de retard. Vidéo postée sur YouTube le 19 novemebre 2014. 

Ce conseil emploie des dizaines d’agents administratifs et employés municipaux chargés notamment du ramassage des ordures, des travaux de maintenance des installations électriques, des réseaux d’assainissement des eaux usées ainsi que des transports.

Le budget permettant de payer les salaires est alimenté par le gouvernement provisoire de la Coalition nationale syrienne, exilé en Turquie. Mais depuis plusieurs mois, ces salaires sont envoyés avec plus de deux semaines de retard. Une situation qui indigne les travailleurs alors que les prix des produits alimentaires, notamment, ont flambé.

Un rassemblement tenu mercredi 19 novembre devant les locaux du conseil local. Sur l'une des pancartes, on peut lire :"Tous les gouvernements payent des salaires. Nous, nous perecevons des salaires symboliques et avec beaucoup de retard."

"Ce mois-ci en plus d’avoir été payés en retard nous n’avons reçu que la moitié de nos salaires"

Abu Maher al-Waleed est chargé de communication au conseil local d’Alep.

Le conseil local d’Alep compte 600 employés, administratifs et ouvriers. La masse salariale mensuelle s’élève à 85 000$ (environ 70 000 Euros), chaque ouvrier touchant entre 130 et 150 dollars (de 100 à 120 euros)  par mois.

Depuis la mise en place du conseil local en mars 2013, ces salaires sont toujours payés en retard, entre le 15 et le 20 de chaque mois. Mais cette situation s’est encore dégradée, car ce mois-ci en plus d’avoir été payés en retard nous n’avons reçu que la moitié de nos salaires. Indignés, la plupart des travailleurs ont refusé de prendre cet argent et exigé que leur salaire soit versé dans son intégralité.

Des agents du service des eaux en train de réparer un réseau d'évacuation dans un quartier d'Alep. Photo postée sur la page Facebook du conseil local.

Nous avons donc tenu des rassemblements pendant trois jours devant les locaux du conseil local. Cette action ne concerne pas uniquement les salaires. Un budget est en outre prévu à l’achat du matériel nécessaire pour nos interventions, mais celui-ci est également versé avec parfois un mois de décalage, ce qui provoque beaucoup de retard sur les chantiers.

Le gouvernement provisoire n’a pas encore réagi à nos doléances. S’il persiste dans son mutisme, nous allons multiplier nos actions. Il est donc fort probable qu’on organise une marche de protestation dans les jours qui viennent.

"Nous ne sommes pas des ouvriers ordinaires"

Abu Hassan est plombier et fait partie des ouvriers protestataires.

Je suis marié avec quatre enfants et je touche un salaire de 120 dollars par mois. Une somme dérisoire qui ne me suffit même pas pour une semaine vu le coût de la vie ici.

Je dois, par exemple, acheter un nouveau jerricane d’huile pour la cuisine qui coûte environ 60 dollars. Une fois payé, il ne me reste plus grand-chose pour finir le mois. J’ai d’ailleurs des dettes chez tous les commerces de mon quartier, le vendeur de fruits et légumes, le boulanger. La bombonne de gaz butane coûte à elle seule 50 dollars !

Je pense que les politiciens du gouvernement provisoire ne valorisent pas notre travail. Nous ne sommes pas des ouvriers ordinaires. Nous nous efforçons, tous les jours, d’améliorer la vie des habitants et de maintenir un minimum de services. En faisant cela, nous mettons nos vies à chaque instant en danger alors que les membres du gouvernement sont eux assis derrière leurs bureaux en Turquie et touchent des salaires au minimum dix fois supérieurs aux nôtres.

Des agents en train d'effectuer des réparations sur le réseau électrique après la chute d'un obus dans ce quartier d'Alep. Photo postée sur la page Facebook du conseil local.

Nous voulons une augmentation des salaires, de quoi avoir une vie décente. Nous voulons aussi des budgets plus conséquents pour l’achat de matériel. C’est important pour notre sécurité ! Je suis spécialisé dans l’assemblage des tuyaux d’eau potable sur la voie publique. Avec mon équipe, parfois nous sommes obligés de travailler avec des outils manuels, notamment des haches et des pioches. Nous sommes ainsi contraints de passer deux jours au lieu de trois heures sur certains chantiers, sous la menace constante des bombardements du régime.

J’aurais très bien pu quitter le pays et partir travailler en Europe comme beaucoup de Syriens l’ont fait depuis le début de la guerre. On dit que les plombiers sont très bien payés là-bas. Mais j’ai décidé de rester pour aider mes compatriotes en ces temps difficiles. Je regrette que les autorités politiques ne valorisent pas cela.

Il y a encore une semaine, un baril a explosé à une cinquantaine de mètres de nous alors que nous étions en intervention sur un chantier. Le plus étrange, c’est qu’aucun membre de mon équipe ne semblait s’en soucier. C’est devenu tellement ordinaire ! Nous sommes en sursis, et nous avons le sentiment que notre gouvernement nous a abandonnés.

France 24 a sollicité la réaction du ministère du gouvernement provisoire en charge de l’administration de ces conseils locaux. Il n’a pour l’heure pas répondu à nos questions.