Réfugiés fuyant la ville de Mubi, après l'assaut de de Boko Haram en octobre. Ils vivent désormais à Guyuk. Photo de notre Observateur.

Dans le nord-est du Nigeria, les attaques du groupe islamiste Boko Haram sont quasi-quotidiennes et le gouvernement semble incapable de les arrêter. Notre Observateur est retourné dans son village natal et raconte le choc face au très grand nombre de réfugiés et de soldats, mais surtout face aux récits d’horreur racontés par sa famille et ses amis.

En octobre, Boko Haram a pris Mubi, la deuxième ville de l’État de l’Adamawa, et l’a renommée Madinatul ("La ville de l’islam"). C’est la principale prise des islamistes au Nigeria. Environ 75 % des habitants de Mubi auraient fui au sud vers Yola la capitale de l’État, ou vers Maiduguri, au nord, proche de l’État de Borno. Trente personnes auraient trouvé la mort ou seraient portées disparues suite à ces évènements.

Dauda est conseiller financier et travaille à Kansas City aux États-Unis. Il est retourné en octobre dernier au Nigeria, dans sa ville natale de Guyuk, pour organiser les funérailles de son père. Cette petite ville de 10 000 habitants est située sur la route qui relie Mubi et Maiduguri. Il n’y était pas revenu depuis le mois d’avril. En six mois, il a pu constater à quel point sa ville avait changé de visage et l’ampleur du traumatisme causé par Boko Haram.

"Avec sa façon horrible de tuer, Boko Haram a parfaitement réussi son coup pour ce qui est de semer la terreur parmi la population"

"Ma nièce Betty étudiait à Mubi. Quand Boko Haram a attaqué, tout le monde a pris la fuite. Elle m’a tout raconté. Alors qu’elle était en train de courir avec trois amies, elles ont tout d’un coup aperçu des militants de Boko Haram se rapprochant d’elles. Ils avaient des armes à feu et circulaient à moto. Betty m’a dit que dès qu’elles ont réalisé que ces hommes les avaient vues, elles savaient qu’elles allaient mourir. Les militants se sont arrêtés et se sont adressés à elles, ce qui a les a surprises. "Nous n’en avons pas après vous. Suivez cette route, elle mène au village le plus proche ", leur ont-ils dit. Betty a cru que c‘était un piège et que dès qu’elle aurait fait quelques mètres, les militants lui tireraient dans le dos. Elle a poursuivi sa route, tremblante, en pleurs. Ils n’ont pas tiré.

Ce qui a sauvé beaucoup de gens, c’est leur téléphone portable : ils essayent d’appeler leur famille depuis la brousse, jusqu’à ce qu’ils n’aient plus de crédit. Betty a appelé son père, qui a envoyé son frère Jim en voiture pour s’approcher autant qu’il pouvait de Mubi. Jim m’a raconté que les soldats, qui eux aussi fuyaient la ville, l’avaient arrêté sur la route pour lui demander de les ramener à Maiduguri. Il a finalement atteint un barrage où d’autres soldats l’ont empêché d’aller plus loin. Mais la pression ne cessait d’augmenter sur les soldats à mesure que des gens affluaient pour aller chercher leurs proches en chemin. Les soldats les ont finalement laissés passer en leur disant qu’ils le faisaient à leurs risques et périls.

Betty avait déjà parcouru un long chemin, chaussée de simples claquettes, quand Jim l’a retrouvée. Ses jambes avaient gonflé et elle avait des rougeurs et des brûlures partout sur les pieds à cause de certaines plantes. Elle n’a pas pu marcher pendant des jours.

"Les réfugiés m’ont décrit leur fuite à travers les corps gisants "

Cal, un de mes meilleurs amis à Guyuk, héberge désormais six familles de réfugiés, dont treize enfants âgés de un à sept ans, qui ont dû fuir Mubi pendant l’assaut. Elles se terrent dans quatre chambres exigües. Les membres de ces familles m’ont décrit leur fuite à travers les corps gisants. Ils semblaient en état de léthargie, dénués d’espoir et ne cessaient de répéter "Dieu prendra soin de nous ". J’ai dû partir car je ne voulais pas qu’ils me voient pleurer.

Les réfugiés m’avaient auparavant fait part de l’histoire d’une famille qui a fui Mubi. Leur bébé ne cessait de pleurer et ils m’ont raconté que le père avait dit à la mère que ses cris allaient les faire repérer et qu’ils se feraient tous tuer. Il a dit à sa femme : "Pardonne-moi pour ce que je vais faire ", et il a tué leur enfant. La famille est maintenant à Yola. Le père est complètement traumatisé par ce qu’il a fait. Il dit qu’il veut mourir. Il y a tant d’histoires comme celles-ci…


Des réfugiés chez un ami de notre Observateur à Guyuk, où six familles se terrent dans quatre pièces. (photo : famille de notre Observateur)

Et il y a tellement de réfugiés. Mubi est la deuxième plus grande ville du coin, très commerciale, avec une université. Les gens estiment que 275 000 personnes, soit 75 % de la ville, ont fui. La rumeur dit que, pourtant, seuls 65 militants de Boko Haram sont venus. Il n’en faut pas beaucoup pour vider toute une ville, tant les gens paniquent. Avec sa façon horrible de tuer, Boko Haram a parfaitement réussi son coup pour ce qui est de semer la terreur. Les militants sont parfois à trois sur les motos. Le premier conduit, les deux autres tirent chacun dans une direction différente. Ils trafiquent aussi leurs armes pour faire plus de bruit. Quand les gens entendent tirer, ils courent dans tous les sens, comme si c’était la fin du monde.

J’ai parlé à un réfugié, un ami d’une famille de notre tribu. Il disait qu’il ne savait pas si sa maison était encore debout. Il était triste à l’idée que les militants puissent brûler ses livres. Ou même pisser dessus [ Les membres refusent le principe de toute éducation qui ne serait pas islamique, NDLR]. On sait en tout cas qu’ils ont brûlé toutes les églises de Mubi.

À Guyuk, une famille qui a fui Mubi n’a pas trouvé refuge chez la connaissance d’un ami comme elle l’escomptait et doit loger chez des inconnus. (photo : famille de notre Observateur)


"Les soldats m’ont dit que le gouvernement ne les aidait pas, qu’ils ne recevaient pas la nourriture ou l’aide médicale nécessaires "

La route principale pour Maiduguri passe à travers ma ville natale, ce qui en fait une cible potentielle. Il y a encore six mois il n’y avait pas un soldat à Guyuk. Aujourd’hui, ils sont partout.

Un soir, nous avons rencontré un groupe de dix soldats, dans un camion militaire. Mon frère leur a demandé s’ils voulaient manger quelque chose. Ils sont venus à la maison, et ont partagé du riz, de la viande. Ils nous ont bien fait comprendre qu’ils n’avaient pas mangé aussi bien depuis un bon moment. Ils venaient du sud du Nigeria, et parlaient l’igbo. Je leur ai demandé comment ils se sentaient par rapport à la situation : ils se sont plaints, estimant que le statut de soldat n’était pas bien payé [les soldats sont payés 15 000 aniras par mois, soit environ 70 euros] et qu’ils n’avaient pas d’équipements de bonne qualité. Ils affirmaient que les commandants, les ogas, sont corrompus et se fichent des soldats de base. Plusieurs de leurs camarades ont été blessés et ils n’ont pas été soignés correctement.

"Ça n’a rien de secret : tout le monde sait que les soldats fuient quand ils sont confrontés à Boko Haram "


J’ai rencontré aussi un haut fonctionnaire qui sortait d'une réunion avec des chefs locaux, au cours de laquelle ils avaient approuvé la mise en place de groupes d’autodéfense, les "Yan Paka ", constitués de réfugiés de Mubi. Ces derniers disaient : "L’armée ne nous protège pas, nous ne pouvons pas fuir. C’est ici chez nous, donc nous allons rester et nous battre ". Ils sont vraiment dos au mur, de sorte qu’ils n’ont plus peur. Il y a tellement peu de combattants de Boko Haram que je suis sûr que si les gens prenaient les armes, il y aurait certes des blessés, mais Boko Haram ne l’emporterait pas.

J’ai évoqué avec le haut fonctionnaire la fuite des commandants et des soldats lors de l’arrivée de Boko Haram. Ça n’a rien de secret : tout le monde sait que ça se passe comme ça. Il m’a répondu que c’était à la fois ridicule, triste et risible de voir ces voyous mettre l’armée en fuite. Nous devrions être en mesure de les combattre. Mais selon lui, très souvent les commandants de l’armée n’ont pas le même profil que le soldat moyen. Ce sont des enfants de l’élite nigériane, car être commandant dans l’armée est un emploi à la fois prestigieux et "peinard ". Mais quand il s‘agit de faire face à des combats de terrain, les soldats ne veulent pas mourir et fuient. Ajoutez à cela la forte corruption qui sévit dans l’armée.

"Malgré tout, la vie continue, les gens se débrouillent, il faut bien "


Quand on a organisé l’enterrement de mon père, il a fallu qu’on pense à l’aspect sécuritaire – il s’agissait d’un rassemblement de plusieurs centaines de personnes, une cible parfaite pour Boko Haram. On a prévenu la police et le gouvernement local et on a bénéficié d’escortes. Je pense néanmoins que nombre de gens ne sont pas venus à l’enterrement pour des raisons de sécurité. Malgré tout, la vie continue, les gens se débrouillent, il faut bien. "


Au cours des six derniers mois, le nombre de déplacés internes au Nigeria est passé de 600 00 à 1,5 million, selon Robert Piper, coordinateur de l’action humanitaire de l’ONU au Sahel. Environ 100 000 Nigérians ont, par ailleurs, fui au Cameroun et au Niger.

Article écrit en collaboration avec Brenna Daldorph (@brennad87) journaliste à France 24.