TOGO

La lutte d’ouvriers togolais "esclaves" d'une entreprise chinoise

Horaires de nuit sous-payés, journées de travail pouvant durer 20 heures, mépris de leur employeur : 120 ouvriers togolais de Wuitec, une entreprise chinoise de construction, ont entamé une grève, le 20 octobre, pour protester contre des conditions de travail qu’ils jugent insoutenables. Une initiative qui leur a coûté leurs postes. Depuis, ils se battent pour obtenir réparation. Lire la suite…

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Capture d'écran de la vidéo montrant le sit-in des employés mis à la porte par l'entreprise Wuitec, le 12 novembre 2014 à Lomé. Image : Frédéric Attippou/ Togo VI.

Horaires de nuit sous-payés, journées de travail pouvant durer 20 heures, mépris de leur employeur : 120 ouvriers togolais de Wuitec, une entreprise chinoise de construction, ont entamé une grève, le 20 octobre, pour protester contre des conditions de travail qu’ils jugent insoutenables. Une initiative qui leur a coûté leurs postes. Depuis, ils se battent pour obtenir réparation.

Wuitec est une des nombreuses entreprises chinoises au Togo. Elle est en charge de la construction du nouvel aérogare de la ville, qui devrait être achevé fin 2014 et devrait, à terme, drainer jusqu'à deux millions de passagers par an, selon le ministère du Travail. Mais le chantier, réalisé par des ouvriers chinois et togolais, a été le théâtre de graves violations des droits élémentaires du travail, selon le porte-parole des ouvriers grévistes, qui a participé au sit-in organisé le 12 novembre devant le ministère.

Images : Frédéric Attippou/ Togo VI.

"Très souvent, nous enchaînions deux journées en une, travaillant de 7 h à 5 h le lendemain matin"

Emmanuel Ahabji est le porte-parole des ouvriers licenciés par Wuitec.

Nous nous sommes mis en grève car nos conditions de travail n’étaient plus tenables. D’abord, la plupart d’entre nous n’ont jamais eu de contrat de travail en bonne et due forme, ce qui fait que nous n’avions aucune protection juridique. Wuitec se permettait donc de nous faire travailler dans des conditions terribles : très souvent, nous enchaînions deux journées en une : de 7 h à 17 h, puis de 17 h à 5 h du matin. On reprenait ensuite à 13 h le lendemain, jusqu’à 5 h du matin à nouveau. Par ailleurs, les horaires de nuit doivent être payés 65 % de plus qu'en journée, ce qui n’était pas le cas. Et quand nous travaillions le week-end, alors que nous devions être payés le double, nous percevions le même salaire qu’en semaine.

Wuitec nous demandait aussi de prendre à notre charge tous nos équipements. Chacun devait ainsi payer lui-même son casque, ses chaussures, ses lunettes, même son badge d’entrée sur le site du chantier de l’aérogare…Comme nous n’avions pas de contrat, nous ne bénéficiions d’aucune sécurité sociale : donc si un travailleur avait un accident, il devait en assumer les frais. Un jour, un collègue s’est cassé le pied en tombant d’un échafaudage. Il a dû payer l’hôpital lui-même. Nous n’avons par ailleurs jamais de repos ni de congés payés comme la loi togolaise le prévoit pourtant. Certains sont là depuis trois ans… sans répit.

Quant à nos relations avec les Chinois sur le site du chantier, elles relèvent de l’esclavagisme. On se fait frapper à la moindre occasion, sans raison, par nos collègues ouvriers qui font le même travail que nous. Quand on va se plaindre au chef de chantier, on se fait frapper aussi. Un jour que je protestais contre ces violences, je me suis entendu répondre: "De toute façon, vous les Togolais, vous êtes tous trop cons". Nous sommes moins nourris et travaillions plus que les Chinois. Et nous étions très nettement moins payés : mon salaire était de 1 800 francs CFA (2,75 euros) par jour. À travail équivalent, un ouvrier chinois percevait 25 000 francs CFA (38 euros environ). Ils nous traitent comme des esclaves. Pour essayer de se faire entendre et pour être mieux défendus, nous nous sommes donc syndiqués, et nous espérons que cela permettra de trouver une solution.

Contacté par France 24, le colonel, Gnama Latta, directeur de l’Agence nationale de l’aviation civile (ANAC) qui supervise le chantier, assure qu'à la suite d'une première grève déclenchée par les ouvriers togolais en mai dernier, il a dit aux employeurs chinois "que ces tranches horaires n’étaient pas acceptables" et qu’il s’est assuré que "les responsables de l’entreprise donnent des instructions fermes à leurs ouvriers stipulant que ceux qui seraient violents avec leurs collègues togolais seraient rapatriés". Il ajoute : "Je n’accepterai pas qu’un seul Togolais soit maltraité par son employeur, quelle que soit sa nationalité". Le 12 août, il était présent à une réunion rassemblant des représentants du ministère du Travail, des inspecteurs du travail, des membres de Wuitec et des représentants de employés togolais, à la suite de laquelle "un contrat de travail en bonne et due forme", selon Gnama Latta, a été proposé aux ouvriers togolais. "Mais ils ont refusé de le signer car le contrat stipulait que la paye serait abaissé de 4 %, ce qui devait permettre de financer les cotisations à la Caisse nationale de sécurité sociale" dont les employés ne bénéficiaient pas jusque là, assure le colonel.

Gavor Kodjo, responsable du Syndicat des ouvriers, employés et cadres des travaux publics et bâtiments (SOECTRAB) auquel se sont affiliés les employés licenciés, confirme qu’un contrat a bien été proposé. Mais selon lui, "il comprenait des clauses non conformes à la législation du travail au Togo. Par exemple, en cas d’accident entraînant la dégradation d’un outil de travail, c’était à l’ouvrier de payer la réparation". Le contrat n’a donc pas été accepté par les employés.

Moins de deux semaines après leur dernière grève organisée le 20 octobre, les employés grévistes ont été prévenus qu’ils ne pourraient plus revenir travailler sur le chantier, où ils ont été remplacés par d’autres ouvriers. À l’occasion de leur sit-in du 12 novembre, ils ont réclamé le paiement de leurs congés payés et le remboursement des frais avancés dans le cadre d’accidents du travail. Une déclaration a par ailleurs été déposée au ministère du Travail. Mais pour notre Observateur Frédéric Attipou, journaliste à Lomé, ils ont peu de chances d’être entendus.

"Le gouvernement considèrera que leurs revendications sont de nature politique"

Il faut savoir qu’en ce moment au Togo, l’opposition organise des manifestations contre le pouvoir, notamment pour protester contre le refus du président Faure Gnassignbé de limiter à deux le nombre de mandats présidentiels. Une des marches est organisée par l’Organisation de défense des droits de l’Homme (ODDH), laquelle soutient aussi les ouvriers licenciés. Ceux-ci ont prévu de faire d’ici fin novembre une marche pacifique indépendante des autres. Ils ne veulent pas que cela soit considéré comme une marche politique, mais vu qui les soutient, le gouvernement la verra comme telle, et ça ne l’incitera donc sûrement pas à entendre leurs revendications.

Cela fait cinq ou six ans, qu’on voit de plus en plus de sociétés chinoises s’implanter au Togo. Le cas des employés de Wuitec n’est pas le seul mauvais exemple : j’ai enquêté sur d’autres entreprises, et il a des cas de violations de droits sociaux partout, notamment en terme de paye : il arrive que des Togolais touchent à peine 1 500 francs CFA (2,30 euros) pour des sessions de travail de 14 heures. Souvent, ces travailleurs sont des diplômés qui n’ont pas pu trouver d’emploi correspondant à leurs qualifications, et qui sont contraints d’accepter des postes pour lesquels ils ne sont pas préparés.

Avant les Chinois, c’était les entrepreneurs libanais qui avaient la cote au Togo. Les conditions de travail des Togolais n’étaient pas bonnes non plus, mais ce n’était pas aussi grave qu’actuellement. Personne ne nous a jamais traités de manière aussi inhumaine.

Contacté par France 24 pour connaître sa position sur le dossier du licenciement des employés de Wuitec, le ministère du Travail s’est engagé à nous répondre mais n’avait pas donné suite à nos sollicitations au moment de la publication de cet article. Nous publierons leur réponse dès qu’elle nous parviendra.