CAMEROUN

Nouveau lynchage à Douala, ville sous très haute tension

8 mn

Un homme à terre, nu, frappé à coups de pied, avec des briques, aspergé d’essence et brûlé vif : la scène s’est déroulée samedi dans le quartier de Bilongué, à Douala, et ressemble à d’autres cas de justice populaire, récurrents dans la capitale économique du Cameroun. Nos Observateurs tentent de comprendre les raisons de ce déchaînement de violence.

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Capture d'écran de la vidéo. Un homme s'avance de la foule pour asperger d'essence la victime (hors champ).

Un homme à terre, nu, frappé à coups de pied, avec des briques, aspergé d’essence et brûlé vif : la scène s’est déroulée samedi dans le quartier de Bilongué, à Douala, et ressemble à d’autres cas de justice populaire, récurrents dans la capitale économique du Cameroun. Nos Observateurs tentent de comprendre les raisons de ce déchaînement de violence.

ATTENTION, CES IMAGES PEUVENT CHOQUER

La scène a été filmée par notre Observateur, qui se trouvait par hasard à proximité. Selon les témoignages qu’il a recueillis, l’homme pris à partie était entré dans la maison d’un des résidents du quartier pour y dérober de l’argent. Repéré par le propriétaire, il a fui mais a été rattrapé par la foule.

"J'ai filmé trois minutes et j'ai arrêté, c'était insoutenable"

Jean (pseudonyme) a filmé la scène de lynchage.

J’étais de passage dans le 8e arrondissement de Douala ce samedi, vers 13 h, quand j’ai entendu des cris de foule qui m’ont rappelé l’agitation que crée ce genre de scènes de justice populaire. J’ai déjà assisté à plusieurs reprises à des lynchages et je connais l’atmosphère. Je me suis donc approché et j’ai été témoin d’une partie de cette terrible scène. Quand j’ai commencé à filmer avec mon téléphone, l’homme était déjà au sol, nu, saignait de partout… J’ai tourné trois minutes puis j’ai arrêté, car c’était insoutenable. Je n’ai pas assisté à la fin du lynchage, du coup je ne sais même pas si cet homme est mort ou non [contactée par France 24, la police de Douala était injoignable ce mardi].

Capture d'écran. La victime supplie la foule d'arrêter son lynchage.

Le phénomène de justice populaire est répandu dans de nombreux pays. Nos Observateurs ont régulièrement fait état de scènes similaires en Égypte, au Nigeria, au Sénégal ou plus récemment en RDC. Mais à Douala, il semble que les lynchages de ce genre soient particulièrement récurrents. D’abord parce que la ville compte une population pauvre importante, ce qui crée des phénomènes de délinquance, vols et racket notamment, pouvant déboucher sur des réactions collectives violentes. 

Contacté par France 24, le ministre de la Communication du Cameroun, Issa Tchiroma, concède que "les désœuvrés, les chômeurs, abondent à Douala, ce qui crée une proximité et une promiscuité" qui selon lui seraient propices à ce genre de débordements. C’est d’ailleurs souvent dans des quartiers défavorisés que se déroulent les lynchages, explique notre Observateur. 

Le quartier de Bilongué est réputé pour être un des coins mal famés de la ville. Douala compte des quartiers résidentiels aisés, avec des grandes maisons devant lesquelles les propriétaires sont en mesure de payer des vigiles pour monter la garde. Ce n’est donc pas le genre de quartiers où traînent les voleurs et les malfrats, qui préfèrent cibler des maisons bien moins protégées comme à Bilongué. Dans ce genre d’endroits, les gens n’ont pas de travail au sens propre et souvent survivent en "s’auto-employant ", c’est-à-dire qu’ils revendent au quartier des produits achetés en gros en ville. Ce sont souvent des gens peu éduqués, ce qui peut en partie expliquer leurs réactions démesurées.

Douala fait partie des 10 villes du monde où il est le plus difficile de vivre selon le classement 2013 de The Economist Intelligence Unit qui prend en  compte la sécurité, l’accès aux soins, la culture, l’environnement, l’éducation et les infrastructures. Ce qui ne l’empêche pas d’être aussi une des villes les plus chères du continent.

Capture d'écran. La victime est au sol, le corps en feu.

Notre Observateur Franck William Batchou, journaliste à Douala où il a notamment mené une enquête sur le trafic de drogue, estime lui que l’importance économique de la ville y crée une tension pesante. Mais souligne aussi les manquements du système judiciaire camerounais.

"Douala est une ville tendue en permanence"

À Douala, il y a beaucoup de business, des échanges ont lieu, souvent dans l’urgence, pas toujours de manière légale… Cela en fait une ville tendue en permanence. Les gens sont sur le qui-vive, toujours prêts à réagir face à un débordement, que ce soit une altercation, un vol…

De façon générale, il faut savoir aussi que beaucoup d’habitants s’agacent de voir que lorsque des malfrats sont arrêtés, ils ne passent pas plus d’une heure au poste de police ou au tribunal et sont relâchés. Certains n’hésitent pas à revenir directement sur les lieux de leurs méfaits pour narguer les gens qui les avaient remis aux autorités. J’ai tendance à penser que c’est révélateur d’une importante corruption au sein de la police et de la justice : quand un homme est arrêté, il y a souvent derrière un réseau de malfaiteurs qui a les moyens de corrompre ceux à qui il a été remis. J’ai enquêté sur le trafic de drogue, et le schéma est similaire : je m’étais rendu compte que les dealers qui restent en prison étaient ceux qui n’avaient pas d’appuis pour monnayer leur sortie.

Issa Chiroma, le ministre de la Communication, admet que "les populations tendent à croire que le droit n’est pas toujours dit quand il le faut et comme il le faut", mais assure que "les tribunaux sont bien équipés et les forces de police en mesure de faire face à ces cas de justice populaire ".  Alors que nos Observateurs ont à plusieurs reprises, lors de précédents cas, dénoncé la lenteur voire l’absence de réaction des forces de police, le ministre maintient "que la police est d’une efficacité reconnue et appréciée par tout le monde".

"Si tu appelles la police, ça peut se retourner contre toi"

Notre Observateur Jean estime que lors de ces scène de lynchage, il est dangereux d’avertir la police : "Si tu témoignes et que ça se sait, il y a un risque que les gens qui ont mené le lynchage pensent que tu veux défendre la victime voire que tu es un complice, et ça peut se retourner contre toi. Par ailleurs, si tu deviens témoin, la procédure est longue et les frais de déplacement au commissariat ne sont pas pris en charge par la police. Du coup, presque personne ne témoigne".

"Certaines victimes de cette délinquance quotidienne éprouvent un besoin de se venger"

Il semble enfin que Douala soit particulièrement marquée par une violence quotidienne, selon le journaliste de Douala Mathias Mouendé Ngamo.

Douala est une ville qui a connu une flambée de violence dans les années 2 000, où des gangs s’affrontaient. C’est peut-être un peu resté dans les mentalités. Il y a encore aujourd’hui une certaine délinquance, il ne se passe pas un jour sans qu’il y ait une agression, ça peut dégénérer partout, à n’importe quel moment. Certaines victimes éprouvent un besoin de se venger, et jettent leur dévolu parfois sur un présumé coupable, même si ça ne les concerne pas directement .