SINGAPOUR

En images : plongée dans le quotidien des domestiques de Singapour

Elles sont 220 000 et leur vie n’a rien de facile : loin de leurs de leur famille et de leur pays d’origine – le plus souvent les Philippines, l'Indonésie ou la Birmanie – les domestiques de Singapour enchaînent les journées à rallonge et ne bénéficient que d’une protection juridique très limitée. Beaucoup le disent : elles se sentent invisibles dans la société singapourienne. Et c’est en se mettant à la photographie que plusieurs d’entre elles ont choisi de témoigner de leur quotidien. Lire la suite…

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Travailleurs domestiques suspendant du linge. Toutes les photos ont été prises par les travailleuses domestiques suivant les cours de photo de Julio Etchart.

Elles sont 220 000 et leur vie n’a rien de facile : loin de leurs de leur famille et de leur pays d’origine – le plus souvent les Philippines, l'Indonésie ou la Birmanie – les domestiques de Singapour enchaînent les journées à rallonge, ne bénéficient que d’une protection juridique très limitée et subissent parfois des abus. Beaucoup le disent : elles se sentent invisibles dans la société singapourienne. Et c’est en se mettant à la photographie que plusieurs d’entre elles ont choisi de témoigner de leur quotidien.

En 2013, une organisation de défense des droits des immigrés, HOME, s’est associée avec l’Université nationale de Singapour pour proposer à certaines de ces femmes d’apprendre la photo au sein d’un atelier dirigé par le photographe uruguayen Julio Etchart. Le premier laboratoire était destiné aux domestiques vivant au refuge de HOME, des femmes ayant souffert de violences physiques ou psychologiques de la part de leurs employeurs. Mais la plupart d’entre elles ont fini par rentrer dans leur pays d’origine. Depuis le printemps 2014, Julio Etchart enseigne à des domestiques ayant un emploi stable, au cours d'un atelier photo hebdomadaire.

"Beaucoup de domestiques photographient l’église ou le temple : c’est le lieu où elles prient mais aussi où elles socialisent avec d’autres immigrés"

J’ai appris énormément sur les travailleuses domestiques immigrées à travers cet atelier. Elles sont très fortes et font preuve d’une vraie capacité d’adaptation. En général, elles sont à Singapour avec l’objectif de gagner suffisamment d’argent pour pouvoir payer l’école à leurs enfants restés dans leur pays d’origine.

Une travailleuse domestique montre une photo de son mari et de son fils, prise lors de l'un de ses retours chez elle.

La majorité d’entre elles ne travaillent pas le dimanche, c’est donc le jour où elles choisissent le plus souvent de se photographier [les employeurs sont tenus de donner une journée de repos aux travailleuses domestiques depuis 2012, mais des abus sont toujours signalés]. Qu’elles soient chrétiennes ou bouddhistes, elles sont très pratiquantes, donc bien sûr, beaucoup de leurs images sont le reflet de leur passage dans les lieux de cultes. Elles ne font pas qu’y pratiquer leur religion, mais elles rencontrent également d’autres immigrées.

Le thème de la religion est très présent dans les photos des étudiantes.

La nourriture est également un sujet récurrent de leurs photos, très important pour elles. Toute la semaine, elles mangent la même chose que la famille pour laquelle elles travaillent. Mais pour leur jour de repos, elles aiment se retrouver dans des restaurants philippins ou birmans. C’est un moyen pour elles de se rappeler de leur foyer.

Fête d'anniversaire d'une travailleuse domestique dans un parc de Singapour. 

Elles aiment également photographier les enfants. Il faut savoir que la plupart d’entre elles travaillent depuis 10 ou 20 ans à Singapour. Elles ne voient leurs propres enfants qu’à l’occasion de leurs courtes vacances chez elles et forcément, ils leur manquent. Elles adorent mettre des photos de leurs enfants sur Facebook mais elles n’ont que rarement la possibilité de les prendre elles-mêmes.

Une travailleuse domestique fête Halloween avec deux des enfants dont elle s'occuppe.

J’ai appris à mes étudiantes à se servir du retardateur, de sorte qu’elles puissent se prendre elles-mêmes en photo au travail. Je leur ai également demandé de se prendre en photo avec leur employeur et la plupart ont accepté. Je voudrais désormais les inciter à exprimer des choses plus subtiles dans leurs photos, par exemple ce qu’elles auraient voulu faire si elles n’étaient pas devenues domestiques, un travail que la plupart d’entre elles ne considèrent pas comme leur vocation. L’une d’elles peint et fait des œuvres d’art vraiment belles : elle m’a dit qu’elle peignait beaucoup quand elle était plus jeune, mais n’a pas pu continuer car elle n’était pas en mesure de se payer les frais de l’école. Une autre est passionnée d’histoire et aurait voulu enseigner cette discipline.

 

“J’espère que nos photos vont aider les Singapouriens à comprendre que les domestiques sont aussi des êtres humains”

Gilda Malaluan est l'une des domestiques photographes qui travaillent dans l’atelier. Elle vit à Singapour depuis plus de 20 ans.

J’ai trois enfants qui ont tous été diplômés de l’université ces dernières années. Quand le dernier a eu son diplôme, je lui ai dit : "Bien, maintenant que tu es grand, fais ce que tu veux. Trouve-toi un boulot. Désormais, c’est à mon tour d’étudier !”. Le premier cours que j’ai suivi portait sur les compétences informatiques. Quand je nettoyais le bureau de mon employeur, j’avais toujours peur des ordinateurs, je craignais de presser la mauvaise touche et de casser le clavier. Après, j’ai suivi un cours de leadership dans mon église et maintenant j’apprends la photographie. J’ai de la chance d’avoir de bons employeurs. Je connais des femmes qui sont contraintes de travailler pendant leur journée de repos et n’ont pas le temps pour apprendre de nouvelles choses.

La croix chrétienne d'une travailleuse domestique.

En analysant les clichés en classe, j’ai compris qu’on pouvait raconter une histoire par ce biais. J’ai appris à regarder les détails autour de moi, et à les capturer sous différents angles. Ça m’a aidé à ouvrir les yeux sur le monde qui m’entoure. Je prends beaucoup de photos de l’église, parfois juste un détail, par exemple un gros plan de quelqu’un qui a un beau regard, ou quelqu’un plongé dans une prière. J’ai même pris un autoportrait de moi-même en train de nettoyer le ventilateur dans la maison de mon employeur, ce n’était pas simple !

L'auto-portrait de Gilda.

Nous sommes en train de préparer une exposition pour dans quelques mois, et j’espère que nos photos aideront les Singapouriens à comprendre que les domestiques sont aussi des êtres humains. Nous travaillions dur, mais il y a autre chose que ça dans nos vies. Nous avons besoin d’avoir les mêmes droits que tout le monde [les domestiques de Singapour ne bénéficient pas de la loi singapourienne sur l’emploi, qui régit les heures travaillées, les questions de sécurité au travail et la retraite]. Il y a beaucoup de discrimination ici : par exemple, quand vous parlez un peu fort dans les transports publics, les gens vont vous fusiller du regard parce que vous êtes étrangère. Mais quand un Singapourien fait de même, personne ne lève un sourcil. Parfois, ils nous disent des choses désagréables.

Une travailleuse domestique se maquille. 

Mais pour la plupart, les domestiques se sentent invisibles, les gens nous ignorent. Avec ces photos, je leur dis : nous nettoyons vos maisons, nous nous occupons de vos enfants et les impôts payés par les travailleurs domestiques contribuent à construire des routes et à rendre Singapour plus belle !

Des travailleuses domestiques participent à des danses traditionnelles durant leurs vacances aux Philippines.

Entre amis au bord de la mer. 

L'atelier photo. 

Article écrit en collaboration avec Gaelle Faure (@gjfaure), journaliste à FRANCE 24.