BRESIL

"Ma favela était plus sûre lorsqu’elle était tenue par les gangs"

À Rocinha, l’une des plus importantes favelas de Rio de Janeiro, la violence constitue le quotidien des habitants. Échanges de tirs, vols à l’arrachée... D’après notre Observatrice, l’opération de “pacification” lancée en 2011 et largement vantée par le gouvernement est bien loin d’être une réussite. Elle va jusqu’à affirmer que la favela était plus sûre lorsqu’elle était tenue par les gangs.

Publicité

Rocinha, une favela de 120 000 habitants à Rio de Janeiro, au Brésil. Toutes les photos ont été publiées sur la page Facebook Rocinha em Foco.

À Rocinha, l’une des plus importantes favelas de Rio de Janeiro, la violence constitue le quotidien des habitants. Échanges de tirs, vols à l’arrachée... D’après notre Observatrice, l’opération de “pacification” lancée en 2011 et largement vantée par le gouvernement est bien loin d’être une réussite. Elle va jusqu’à affirmer que la favela était plus sûre lorsqu’elle était tenue par les gangs.

Le 13 novembre 2011, des centaines de policiers et militaires font irruption à Rocinha, appuyés par des hélicoptères et des blindés, afin de débarrasser la favela des gangs de trafiquants opérant dans la zone. À la suite de l’opération, une unité de police pacificatrice (UPP) est mise en place pour empêcher le retour des trafiquants et assurer la tranquillité des 120 000 habitants de la favela.

Les UPP ont été lancées par le secrétariat d’État de la sécurité publique de Rio de Janeiro en 2008. Leur but ? Pacifier les favelas, assurer le retour de l’État de droit et des services publics dans ces quartiers. Et surtout, renforcer la sécurité de l’ensemble de la ville avant la Coupe du monde de football en 2014 et les Jeux olympiques de 2016. Une quarantaine d’UPP ont pour l’instant été installées dans les favelas de Rio.

Tirs le 11 novembre dans la favela de Rocinha.

"Il y a trois ans, un enfant pouvait marcher tout seul dans la rue, sans peur. Aujourd’hui, c’est impossible"

Fabiana Rodrigues, 31 ans, vit à Rocinha depuis sa naissance. Elle est administratrice de la page Facebook Rocinha em Foco.

 

Avant l’opération de “pacification” du 13 novembre 2011, on entendait moins de coups de feu et de cris, il y avait moins de vols... Curieusement, on se sentait plus en sécurité, peut-être parce qu'on était soumis à la “loi du trafic” : les narcotraficants contrôlaient les quartiers, les gens avaient peur d’eux, donc c’était plus calme.

 

Maintenant, tous les jours, des gens nous contactent via notre page Facebook pour nous raconter qu’ils se sentent en insécurité, ou qu’ils ont été témoins d’échanges de tirs, de vols et d’autres crimes dans la rue. Il y a beaucoup plus de violences qu’auparavant. Il y a toujours du trafic de drogues à Rocinha, et c’est pour ça qu’on entend tous ces coups de feu. Avant, un enfant pouvait marcher tout seul dans la rue, sans peur. Aujourd’hui, c’est impossible. On ne comprend pas comment c’est possible, étant donné qu’il y a des policiers partout depuis la “pacification” de la favela.

Un hélicoptère survole la favela.

 

La police ne nous donne pas d’informations. Il y a peu de temps, on a essayé de parler avec le commandant responsable de la sécurité à Rocinha pour qu’il nous fournisse des explications quant à cette situation, mais il ne nous a pas répondu. Les gens ont l’impression de ne pas pouvoir compter sur la police, même pour signaler un incident.

 

"On nous avait promis de développer les services de l’État"

Grâce à l’opération de “pacification”, on espérait surtout qu’il y aurait davantage de services publics et de projets sociaux développés dans nos quartiers. Au début, il y a eu quelques initiatives, mais ça n’a pas duré longtemps. Il manque toujours des services essentiels, pour les enfants principalement. Notre vie s’est très peu améliorée par rapport à avant.

 

 

"On entend des tirs tous les jours, mais on s’y habitue"

Stephanie François-Endelmond est une jeune Française arrivée à Rocinha le 5 novembre afin de participer à des activités humanitaires pendant un mois. Elle tient un blog afin de décrire son quotidien dans la favela carioca, une “ville dans la ville” selon elle.

 

 

Depuis mon arrivée à Rocinha, j’entends des bruits de tirs et de grenades tous les jours, à n’importe quelle heure. Au moment même où je vous parle, j’en entends au loin. Très souvent, on regarde par la fenêtre pour voir si ça se rapproche, pour savoir d’où ça vient... Mais les tirs proviennent souvent des mêmes endroits et on s’y habitue.

 

Des balles par dizaines dans les rues de la favela.

Malgré cela, je trouve que j’habite dans un endroit assez sûr, dans les hauteurs de la favela. Je n’ai pas peur de me faire agresser. Je me sens même plus en sécurité ici que dans les quartiers touristiques et résidentiels de Rio. Quand je discute avec les habitants de Rocinha, ils parlent autant des tirs que de leurs facture de téléphone ou du prochain barbecue. Je trouve qu’ils sont courageux.

 

J’ai connu cette favela l’an passé, en participant à une visite organisée. Notre guide, qui vivait aussi sur place, nous a indiqué qu’il ne voudrait quitter Rocinha pour rien au monde, en dépit des violences. [NDLR : des visites de Rocinha sont organisées par des agences touristiques depuis trois ans.]

Rocinha pendant une opération de la Bope le 4 novembre.

 

 

Six ans après le lancement des UPP, le gouvernement a annoncé que les homicides ont chuté de 65 % dans les favelas "pacifiées" et de 48 % dans la métropole de Rio de Janeiro. Les opérations de “pacification” demeurent toutefois critiquées, notamment à Rocinha, en témoignent le récit de Fabiana Rodrigues, mais aussi les accusations de torture et de corruption visant des agents de l’UPP. En janvier 2014, une équipe des Observateurs s’était rendue à Rio pour y réaliser un numéro de son émission Ligne Directe et avait interviewé des habitants de Rocinha.

 

Cet article a été rédigé en collaboration avec Chloé Lauvergnier, journaliste à France 24 (@clauvergnier) et Daniel Giovanaz, journaliste brésilien (@danigiovanaz)