Photo postée sur le Facebook "I want to touch a dog".

En Malaisie, les musulmans considèrent le chien comme un animal impur qu’ils cherchent à tout prix à éviter. Une perception négative qu'un citoyen a voulu battre en brèche en organisant un rassemblement sous le titre "I want to touch a dog" (Je veux toucher un chien). Mais malgré toutes les précautions qu’il a prises, l’événement a fini par virer au scandale national.

Syed Azmi est un pharmacien malaisien, habitué à organiser des événements publics caritatifs. Par le biais du réseau social Facebook, il a donné rendez-vous à ses compatriotes musulmans (majoritaires dans le pays) le 21 octobre, au Central Park de Bandar Utama, dans la banlieue chic de Kuala Lumpur, pour les inviter… à toucher un chien.

Bien que l’événement ait été autorisé, les réactions hostiles n’ont pas tardé. Des médias locaux mais également plusieurs membres de la communauté musulmane malaisienne se sont dits choqués par un tel rassemblement. Car selon le Conseil national de la fatwa, le contact avec le meilleur ami de l’homme est "contraire au rite chafiite", une des sous-branches de l’islam sunnite rigoureusement observée dans le pays. Cette colère a même pris la forme de menaces de mort envers l’organisateur qui a dû s’excuser publiquement de son initiative, précisant que son intention n’était pas du tout de "détourner les gens de leur foi."

"Nous avons tout fait pour respecter les recommandations des autorités religieuses"

 
J’ai eu l’idée de cet événement en regardant une vidéo sur Internet montrant un non-voyant qui peinait à demander son chemin en Malaisie : les gens l’évitaient parce qu’il était accompagné d’un chien ! C’est triste car cela aurait pu arriver à quelqu’un de mon entourage. J’ai donc proposé ce rassemblement dans un statut posté sur ma page Facebook en expliquant mes motivations : faire en sorte que nous, musulmans malaisiens, n’ayons plus ce réflexe de peur envers les chiens. Les premières réactions ont été très positives. Hélas, j’ai découvert plus tard qu’elles étaient loin d’être représentatives !


Lorsque le nombre de participants annoncés a dépassé les 100, nous avons dû en informer la police puisqu’il s’agissait d’une réunion dans un lieu public. Celle-ci nous a orientés à son tour vers les autorités religieuses. Nous avons eu leur consentement mais sous certaines conditions. Nous nous sommes donc engagés à rappeler scrupuleusement aux participants les prescriptions du rite chafiite, à savoir qu’il est interdit d’adopter un chien comme animal de compagnie mais uniquement par nécessité [pour garder une maison ou une ferme], que cet animal reste impur et qu’il fallait consentir à un rituel d’hygiène très complexe qu’on appelle ici "sertu", si jamais l’on se faisait accidentellement toucher par l’animal [ ces interdictions sont exclusives au rite chafiite car aucun texte coranique ou de la tradition du prophète n’interdit d’adopter un chien ; les autres rites interdisent seulement d’avoir un chien à l’intérieur de la maison et dans les lieux de prière, NDLR.]

Des participantes se lavent les mains après avoir touché les chiens.

 
"Je ne regrette pas cette initiative qui a permis un échange tolérant entre les communautés"

Nous avons été agréablement surpris par le nombre de personnes venues au rassemblement. Ils étaient 300 à confirmer leur présence sur Facebook mais on en a finalement eu plus de mille ! De notre côté, nous avons ramené 120 chiens. Mais nous n’avions pas assez de personnel pour encadrer toutes les personnes présentes et, bien que nous ayons expliqué toutes les recommandations des autorités religieuses, en précisant que l’événement était une exception à but pédagogique, certains participants n’ont pas hésité à prendre les chiens dans leurs bras et à les caresser. Et quand des photos ont été diffusées sur Facebook montrant des femmes voilées tenant dans leurs bras un chien, cela a profondément choqué la communauté musulmane. J’ai reçu par la suite beaucoup de messages et d'appels téléphoniques de musulmans disant qu’ils étaient choqués, mécontents, et parfois même des menaces de mort.


Dommage que ces personnes n’aient pas compris le but de notre initiative. Je me suis cependant sincèrement excusé car mon but n’était pas du tout de les choquer ni de désobéir aux recommandations de notre rite, mais tout simplement d’éviter les peurs et les malentendus. Certains ont plaidé ma cause en rappelant les événements de charité que j’ai organisés par le passé au profit de la communauté. Pour ma part, je ne regrette pas cette initiative car il n’y avait pas que des musulmans à ce rassemblement, il y avait aussi pas mal de Chinois qui sont nombreux à avoir des animaux de compagnie. Cela a permis pour quelques heures un échange tolérant entre les deux communautés et une meilleure compréhension des habitudes des uns et des autres.

Toutes les photos ont été postées sur la page Facebook "I want to touch a dog".

La Malaisie est un pays multi-ethnique où vivent 60 % de Malais (majoritairement musulmans), 25% de Chinois et 10 % d’Indiens, établis dans le pays depuis plusieurs générations. L’islam y est religion d’État mais la loi islamique ne s’applique qu’aux musulmans.

Cette perception du chien est aussi présente dans le rite hanbali suivi dans les pays du Golfe.

Billet écrit avec la collaboration de Sarra Grira, journaliste.