Le 3 octobre, des manifestants rassemblés à Luanda sont dispersés par la police quelques minutes après le début de leur mobilisation. Facebook : Central Angola 7311.
Selon la loi angolaise, tout rassemblement doit être signalé aux autorités afin qu’elles puissent "protéger" les manifestants. Mais dans les faits, quand les activistes prennent la peine de déclarer une manifestation, les forces de l’ordre ne se déplacent que pour les arrêter. Les détracteurs du président dos Santos ont donc choisi de ne plus se signaler et s’assurent ainsi quelques minutes de protestation avant d’être repérés.
Ils se disent non-partisans et se battent pour la liberté d’expression en Angola. Connectés entre eux, les activistes de Central Angola 7311 se donnent une heure et un lieu de manifestation, généralement devant l'un des ministères de Luanda, la capitale. Le jour dit, ils se retrouvent, suivis de près par des journalistes citoyens venus filmer leur protestation. Et il vaut mieux faire vite avant que la police ou des soldats n’arrivent.
Au cours des trois derniers mois, ce scénario s'est répété à sept ou huit reprises. La manifestation la plus longue a duré 25 minutes, c’était devant le ministère de l’Éducation. La plus récente, le 3 octobre n’a pas dépassé les cinq minutes.
Le décompte sur la vidéo montre que cette manifestation du 4 août  n’aura duré que 15 minutes. Filmée et éditée par le collectif Central Angola 7311.

Ce groupe d’opposants pacifistes a vu le jour en 2011, au moment des printemps arabes. Le plus souvent la police utilise des gaz lacrymogènes, des canons à eau ou encore des chiens pour interrompre les rassemblements. Les manifestants sont régulièrement tabassés par la police ou par des hommes en civils. Trois d’entre eux sont morts dans des circonstances troubles depuis le début du mouvement et la plupart des activistes ont fait l’objet de plusieurs arrestations. Pourtant, expliquent-ils, chaque rassemblement et chaque photo postée sur Facebook contribue à "abîmer la machine "de l’État angolais, dirigé depuis 35 ans par José Eduardo dos Santos et son parti le Movimento Popular de Libertação de Angola, ou MPLA.
L’arrestation de 12 manifestants, le 3 octobre, annoncée sur une chaine d’information portugaise. Photo : Central Angola 7311.

"On vit dans un quasi État policier"

Luaty Beirão est rappeur et activiste pour le mouvement Central Angola 7311, un réseau qui partage des informations non censurées sur le gouvernement angolais. Le nom fait référence au 7 mars 2011, date de la première manifestation non partisane en Angola depuis 1977, année où une tentative de renversement du pouvoir avait tourné au bain de sang. 
 
On s’organise entre nous mais ce n’est pas simple de savoir à qui faire confiance même dans un petit groupe. Il n’est pas impossible que l’un de nos SMS atterrisse sur le portable d’un informateur de la police. Car, oui, nous vivons dans un État quasi policier. Dès que le président sort, la police est partout. Sur la place principale de Luanda, la place de l’indépendance, il y a en permanence des voitures de police. Quoi que vous fassiez les forces de l’ordre sont là en quelques minutes. Mais ces quelques cinq ou dix minutes suffisent pour que nos reporters fassent sortir tout un tas de photos sur le net. 
 
Photo: Central Angola 7311.

"La plupart des gens restent un peu éloignés pour voir ce qu’il advient du noyau dur des manifestants"
 
Toutefois rares sont ceux qui osent se frotter à la police. La plupart des gens restent un peu éloignés pour voir ce qu’il advient du noyau dur, qui ne compte pas plus d’une quinzaine de personne. Mais ces derniers ont a noté que la foule criait quand la police nous embarquait. C’est un petit pas. Parfois on rit de nous-mêmes et de ce que l’on voit comme un progrès : trois ans après avoir lancé le mouvement, on est que dix à participer à ces "flashmobs" et disons qu’une centaine de personnes voient ce qu’il se passe et crie pour nous encourager.
Cela dit, il y aussi de plus en plus de rassemblements spontanés. Il y a deux mois, un quartier de Luanda a commencé à manifester après une panne de courant. Et devinez quoi, la compagnie a rétabli l’électricité.

À 2’50, des habitants scandent  “non à la violence !” alors que la police arrête des manifestants le 5 septembre. Vidéo : Central Angola 7311.

"Aujourd’hui, le gouvernement est inquiet de faire l’objet de mandats d’arrêt internationaux"
La police est toutefois sur ses gardes. En mars, j’ai été arrêté mais le commandant du commissariat a refusé de nous embarquer car nous avions porté plainte la fois précédente pour mauvais traitement. Je pense aussi qu’il n’y aura pas de nouveaux morts parmi les manifestants. Le gouvernement ne s’attendait pas à ce qu’en 2012, la mort de Cassule et Kamulingue, deux jeunes des quartiers pauvres, fasse autant de bruit [les deux jeunes ont été torturés et tués après avoir voulu organiser une manifestation en mai 2012]. Mais on a pris leurs noms, leurs photos et leurs histoires et on a transféré tout ça aux organisations de défense des droits de l’Homme. Aujourd’hui, le gouvernement est inquiet de faire l’objet de mandats d’arrêt internationaux.
 
 
La grand-mère de Luaty Beirão a reçu des menaces expliquant que sa maison serait brûlée si son petit fils n’arrêtait pas de manifester.

"Si tout le monde se mobilise, le gouvernement ne pourra pas massacrer toute la population"

Lucia Da Silviera est la directrice de l’organisation de défense des droits de l’Homme Associacao Justica Paz e Democracia (AJPD).
Les Angolais croient au droit à manifester mais ne le font pas parce qu’ils ont peur. Le 27 mai 1977 est encore dans toutes les mémoires. [Une faction du parti au pouvoir a tenté d’amorcer un soulèvement mais les manifestants ont été tués]. Les citoyens doivent se réveiller. Si tout le monde se mobilise, le gouvernement ne pourra pas massacrer toute la population. 
Echauffourées pendant la manifestation du 3 octobre 2014.

Billet écrit avec la collaboration de Brenna Daldorph (
@brennad87), journaliste à FRANCE 24.