IRAN

Attaques à l’acide à Ispahan : "Ma sœur ne veut plus mettre un pied dehors"

6 mn

Au moins quatre attaques à l’acide contre des femmes ont été signalées ces deux dernières semaines à Ispahan, dans le centre de l’Iran. Faute d’informations officielles, une rumeur selon laquelle les victimes n’étaient pas assez voilées s’est rapidement propagée dans la ville. Et le sentiment d’insécurité a poussé plusieurs milliers d’habitants à descendre dans la rue pour interpeller les autorités. Lire la suite…

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Une manifestante à Ispahan. Photo publiée sur Facebook.

Au moins quatre attaques à l’acide contre des femmes ont été signalées ces deux dernières semaines à Ispahan, dans le centre de l’Iran. Faute d’informations officielles, une rumeur selon laquelle les victimes n’étaient pas assez voilées s’est rapidement propagée dans la ville. Et le sentiment d’insécurité a poussé plusieurs milliers d’habitants à descendre dans la rue pour interpeller les autorités.

Bien que les pouvoirs publics aient assuré faire le nécessaire pour arrêter les responsables de ces attaques, ces promesses n’ont pas suffi à calmer les 2 000 à 3 000 manifestants réunis devant le Palais de justice d’Ispahan, où des heurts avec la police ont éclaté à l’issue du rassemblement.

À Téhéran, une centaine de personnes – dont la célèbre avocate Nasrin Sotoudeh – se sont réunies devant le Parlement, où un projet de loi sur les modalités d’intervention concernant le port du hijab est actuellement en discussion. Ce texte devrait accorder une marge de manœuvre accrue aux bassidjis volontaires, ces Iraniens qui décident de rejoindre bénévolement le groupe paramilitaire des Gardiens de la Révolution.

Le message inscrit sur la pancarte de ce manifestant reprend un poème iranien, détourné de son sens initial afin de dénoncer les attaques à l'acide perpétrées contre des femmes. Photo publiée sur Twitter (@nz_parisa).

Les gens ont demandé au procureur : "Si votre fille avait été attaquée, comment auriez-vous réagi ?"

Saman Ispahan (pseudonyme) est un habitant d’Ispahan qui a participé à cette manifestation.

"Tout le monde a été informé de l’endroit et de l’heure du rassemblement via les réseaux sociaux et on s’est retrouvé à 10h. Les gens portaient des pancartes et scandaient des slogans contre les violences faites aux femmes et notamment les attaques à l’acide. Parmi les slogans, on a pu entendre "La police, où sont les yeux de ma sœur ?", "Ispahan est notre ville, la sécurité est notre droit", "Le hijab ne peut pas être imposé par la force", "l’Iran ne sera pas comme l’Irak, votre silence s’apparente à un soutien à Daesh" ou encore "Honte à vous monsieur le ministre du Renseignement [le ministère est considéré comme responsable de la sécurité du pays]".

Photo prise par notre Observateur, à Ispahan.

Les gens critiquaient également la télévision nationale, accusée de passer sous silence les récentes attaques, réclamaient la démission du procureur, et accusaient des ultra-conservateurs d’être responsables de ces récentes attaques. Il était intéressant de constater que la plupart des manifestants étaient des hommes et des femmes pratiquants. Beaucoup de femmes présentes portaient le tchador.

Au bout d’une demi-heure, le procureur et son adjoint sont arrivés sur place afin de s’adresser à la foule. Les manifestants lui ont demandé ce qu’ils avaient fait pour retrouver les criminels. Ils n’ont pas répondu clairement sur ce point. Ils ont simplement indiqué que les recherches étaient compliquées et secrètes, et qu’ils ne pouvaient donc pas dire ce qu’ils étaient en train de faire exactement. Ils ont toutefois annoncé qu’ils avaient formé un comité spécial au sein du gouvernement local pour mener l’enquête. Mais ils n’ont pas du tout réussi à convaincre les manifestants avec leurs explications. Les gens ont demandé au procureur : "Si votre fille avait été attaquée, est-ce que vous auriez agi de la même façon ?"

Le rassemblement s’est terminé au bout de quelques heures. J’ai entendu dire que des gens avaient été arrêtés à quelques rues de l’endroit où j’étais, mais je n’ai rien vu.

C’est très dur pour les femmes d’Ispahan en ce moment. Elles sont effrayées par ce qui s’est produit. Même ma sœur, une fille pourtant très active, dit qu’elle ne veut plus sortir de la maison jusqu’à ce qu’ils aient retrouvé les criminels. Elle m’a dit : "Si je dois sortir de la maison, alors je porterai le tchador." Elle n’est pourtant pas très pratiquante. Mais elle dit ça car tout le monde pense que des fondamentalistes musulmans sont derrière ces attaques.

Malheureusement, les officiels n’ont pas vraiment fourni d’explications claires sur ce qui s’est produit jusqu’à présent et sur ce qu’ils comptent faire. Du coup, cette opacité favorise la propagation des rumeurs. On ne sait pas encore exactement combien de femmes ont été victimes d’attaques à l’acide. Seuls quatre cas ont été officiellement confirmés. À chaque fois, les victimes étaient au volant de leur voiture, dans un quartier aisé."

Selon des sources officielles, le même acide a été utilisé dans les quatre attaques perpétrées récemment, d’où l’existence supposée de liens entre ces dernières. Les autorités ont également indiqué qu'il y avait parmi les victimes une femme qui portait le chador, un voile plus couvrant que le hijab obligatoire en Iran.

Les attaques à l’acide dirigées contre des femmes sont rares en Iran, contrairement au Pakistan, à l’Afghanistan et à l’Inde, où ce type d’agression s’est multiplié ces dernières années. Cinquante neuf attaques à l’acide ont été répertoriées dans la République islamique entre 2001 et 2010, touchant autant les femmes que les hommes, selon un article publié en 2011 par Chirurgie de l’Iran, un magazine destiné aux professionnels du secteur.

Manifestants à Ispahan. Photo publiée sur Twitter (@nz_parisa).