Un prêtre dominicain à Erbil. Toutes les photos ont été envoyées à FRANCE 24 par Jacques Charles-Gaffiot.
 
Cet été, alors que les combattants de l’organisation de l’État islamique (EI) progressaient en Irak, des prêtres dominicains installés dans la région depuis des décennies sont entrés dans une véritable course contre la montre. Objectif : sauver les précieux manuscrits orientaux qu’ils rassemblent depuis des dizaines d'années.
Ces derniers mois, les minorités religieuses du nord de l’Irak et du nord de la Syrie ont fui par milliers l’avancée des jihadistes pour se réfugier au Kurdistan irakien ou en Turquie. Cette avancée fulgurante de l’organisation de l’État islamique sur la région historique de Mésopotamie, connue comme le berceau de la civilisation, a laissé craindre pour son patrimoine inestimable.
Le père Najeeb Michaeel, dominicain irakien appartenant au couvent de Mossoul, travaille depuis plus de 25 ans à la collecte, la restauration et la numérisation de manuscrits religieux pour le centre numérique des manuscrits orientaux (CNMO). In extremis, il a pu mettre à l’abri ces œuvres qui témoignent de l’histoire des Églises d’Orient, et plus largement de l’histoire de la région.


Des manuscrits à Erbil au Kurdistan irakien, évacués in extremis avant l'arrivée des jihadistes, explique le père dominicain Laurent Lemoine.

L’ordre des Prêcheurs, connu sous le nom d’ordre dominicain, est un ordre catholique né il y a 800 ans. Il est présent depuis en Irak depuis plusieurs siècles en Irak.

"Quand les prêtres ont su que les jihadistes approchaient de la ville, ils ont jeté les manuscrits dans des voitures qui ont vite déguerpi"

Laurent Lemoine, prêtre dominicain, a lui aussi participé au processus de restauration d’œuvres dans le nord de l’Irak.
 
Nous voulions absolument sauver ces écrits car actuellement, dans le nord de l’Irak, il semble que tout est voué à la destruction : la population bien entendu est en danger, mais le patrimoine culturel aussi. Ces objets ont déjà échappé plusieurs fois au pire car, si la situation est particulièrement compliquée en Irak depuis le mois d’août,  il faut savoir que les choses vont mal depuis des années. Notre collection a été déplacée à plusieurs reprises.
 
Au début, elle se trouvait à Karakosh – une ville qui accueillait une importante communauté chrétienne [où le père Najeeb Michaeel s’était réfugié lui aussi il y a plusieurs années, NDLR]. Mais à l’arrivée des jihadistes en août, on a dû tout transférer à Erbil. Ça s’est passé très vite. Quand le père a su qu'ils s’approchaient de la ville, il a jeté les manuscrits dans plusieurs voitures qui ont vite déguerpi. Certaines sont parties 30 minutes seulement avant que les islamistes n’entrent en ville.
 
Plusieurs manuscrits en attente de restauration.
 
Les manuscrits se trouvent donc actuellement dans une zone protégée qui n’est sous aucun menace immédiate, mais nous ne savons pas pour combien de temps. Dans la région, la chrétienté est en train d’être balayée. Depuis 1 600 ans, nous célébrions des messes à Mossoul mais cette année, pour la première fois, nous avons dû interrompre les offices religieux [la ville a été prise en juin par l’organisation de l’État islamique et depuis le 15 juin, aucune messe n'y est célébrée, NDLR]
 
"On a rassemblé des contenus d’une très grande valeur, dont un manuscrit qui pourrait dater de l’époque carolingienne"
 
Le père Najeeb s’était lancé dans l’immense tâche de collecter et protéger ces manuscrits à la fin des années 1980. La collection contient des écrits très divers, qui datent pour certains du XIVe siècle, et vont jusqu’au XIXe siècle. On a rassemblé des contenus d’une très grande valeur, dont un manuscrit qui pourrait dater de l’époque carolingienne [en attente d’expertise, NDLR]. Il a des travaux que l’Occident n’a jamais eu l’occasion de consulter, des textes sur la musique la grammaire, la théologie et même sur le Coran.
 
Un manuscrit du XVIIIe siècle.

Nombre de ces écrits sont dans un état lamentable. Leur restauration est un processus très complexe. Il faut retrouver chaque partie puis les remettre dans le bon ordre. Tout cela est extrêmement délicat. Notre projet à terme est de pouvoir faire des fac-similés des plus beaux manuscrits. Nous les exposerons en juin aux Archives nationales en France à l’occasion du 800e anniversaire de l’ordre dominicain.


 Un manuscrit qui pourrait dater du XIIe siècle rédigé en arabe.

Des manuscrits ont par ailleurs été numérisés ces dernières années, puis rendus à leurs propriétaires en Irak explique les dominicains. Ils sont donc aujourd’hui à la merci des groupes islamistes qui tiennent le nord du pays.

Billet écrit avec la collaboration d’Andrew Hilliar (@andyhilliar), journaliste à FRANCE 24.