Manifestation de parents d'élèves à Istanbul, le 15 septembre. Photo postée sur Twitter par Sinan Dogan

Votre enfant enregistre des résultats scolaires insuffisants à la sortie du collège ? Il a de forte chance d’être placé dans une école religieuse islamique pour la suite de sa scolarité. C’est une des nouvelles mesures appliquées en cette rentrée dans le système éducatif turc. Furieux de voir leurs enfants contraints de suivre une éducation religieuse contraire à leurs valeurs, des familles se mobilisent.

Depuis une réforme de 2012, le système turc est divisé en trois cycles de quatre ans. En 2014, une nouvelle loi est entrée en vigueur. Pour passer du deuxième au troisième cycle, les élèves doivent se présenter à un examen. Ils peuvent choisir ensuite leur lycée en fonction de leurs notes. "Ceux qui ont les meilleurs résultats feront le choix d’un lycée technique ou normal parmi les plus côtés. Mais en dessous d’un certain nombre de points, les élèves sont désormais directement envoyés dans une école, selon une décision de l’État. Or, nous réalisons que c’est systématiquement dans des écoles de l’imam Hatip, bien que ce ne soit pas inscrit clairement dans la loi", s’insurge Yasemin Zeytinoglu, avocate et membre de l’association de parents d’élèves Okuluma Dokumna.

Destinés à l’origine à former les imams d’État, les écoles de l’imam Hatip sont des lycées religieux qui accueillent aujourd’hui tout élève qui souhaite suivre un enseignement en grande partie axé sur l’islam sunnite. S’il est majoritaire en Turquie, le sunnisme n’est pas partagé par l’ensemble de la population. Sur les 1,2 million d’élèves qui ont passé leur examen en juin dernier, 40 000 auraient ainsi été inscrits d’office dans ces écoles religieuses. Or, pour certain d’entre eux, cette affectation n’est pas acceptable.

Manifestation de parents d'élèves le 15 septembre à Edirne. Vidéo postée sur YouTube par biz edirne halkıyız

Depuis la mi-août, des Arméniens, des athées, des Kurdes, des sunnites modérés, élèves ou parents d’élèves, ont commencé à manifester dans plusieurs villes de Turquie. Prenant la réforme particulièrement à cœur, les Alévis, qui représentent 12 millions de personnes soit 15% de la population ont lancé mi-septembre une série de marches qui doivent partir d’Ankara pour relier quinze lieux symboliques de leur culte dans le pays.

Marche des Alévis enteprise le 15 septembre. Photo postée sur Twitter par şenol akdağ.

Rattaché au chiisme, le culte alévis se veut universel, reconnaît d’autres prophètes que Mahomet et considère au même niveau Bible, Torah, Livre des Psaumes et Coran. Il se pratique dans des "çemevis", où hommes et femmes sont côte à côte.

"Je n’accepte pas que des enfants alévis soient contraints de faire la prière musulmane à l’école"

Ali Kenanoglu dirige le Centre culturel alévi de Huybar, au nord de la Turquie et participe aux manifestations.

Si les parents refusent que leurs enfants soient inscrits dans l’école de l’imam Hatip la plus proche de chez eux, ils devront les envoyer dans une école éloignée, ou alors payer pour les mettre dans une école privée [les frais peuvent aller jusqu’à 15 000 livres turques l’année, soit 8 000 euros]. En somme, les familles qui n’ont pas beaucoup de moyens sont obligées d’accepter cette affectation. Pour moi, c’est très clair. Le président Erdogan [élu en août, l’islamiste modéré Recep Tayyip Erdogan était Premier ministre depuis 2002] veut créer une génération de jeunes pratiquants, qui assimilent les principes de l’islam sunnite. Or, le rite alévi n’a rien à voir avec ça.

De manière générale, la Turquie fait face à l’islamisation de son école. Désormais, dans les écoles publiques, des petites salles de prière ont été aménagées. Les programmes sont très imprégnés par l’islam. Je n’ai rien contre le sunnisme, mais je n’accepte pas que des enfants alévis soient contraints de faire la prière musulmane à l’école.

Le nombre d’écoles de l’imam Hatip n’a cessé d’augmenter. Le rite alévi y est considéré comme une hérésie, et il est interdit d’y manifester sa foi. Envoyer nos enfants dans ces écoles, c’est comme de la torture, c’est une forme d’assimilation religieuse. À terme, ça tuera notre culture.

Cours sur la vie de Mahomet


Les Alévis ont entrepris ces dernières années plusieurs actions contre le gouvernement turc pour faire valoir leurs droits, notamment dans le domaine de l’éducation. En 2007, la Cour européenne des droits de l’Homme avait donné raison à un requérant alévi, qui contestait l’obligation faite à son fils de suivre des cours de religion à l’école publique. La communauté déplore par ailleurs des agressions régulières envers ses membres dans les espaces publics, ou des attaques de çemevis, qui ne sont pas reconnus comme lieux de culte par l’État.

Au-delà du cas des Alévis, plusieurs communautés non sunnites dénoncent l’islamisation croissante de l’école et de la société turque. En 2012, le gouvernement Erdogan avait fait passer de 8 à 12 ans la durée obligatoire de scolarisation. Mais il avait suscité la controverse en permettant aux enfants de rejoindre les écoles Hatip à partir du second cycle et non plus uniquement à l’entrée du troisième cycle. "Par ailleurs, un système de cours au choix a été créé à partir du second cycle dans toutes les écoles, rapporte Yasemin Zeytinoglu. Mais ce sont les administrations qui choisissent la liste de ces cours et il n’y a bien souvent presque que des cours en lien avec l’islam : la vie de Mahomet, l’histoire de l’islam...Quand un élève demande un autre type de cours, il est fréquent qu’on lui réponde qu’il n’y a pas assez de demande pour le créer…". L’avocate déplore également la multiplication des écoles de l’imam Hatip dans l’ensemble du pays.

Recep Tayyip Erdogan n’a jamais caché sa volonté de promouvoir l’éducation religieuse. En 2012, il avait notamment déclaré qu’il souhaitait former "une jeunesse religieuse" et avait qualifié les athées de "drogués".