Passer en Angleterre est une obsession pour les migrants qui ont atteint la ville de Calais. Un eldorado qu’ils tentent d’atteindre en prenant des risques toujours plus grands, comme en témoigne cette vidéo où des dizaines d’entre eux s’introduisent dans des camions en circulation sur une route nationale.
 
Par dizaines, ils attendent sur les bords d’autoroute à quelques encablures de l’entrée du ferry en partance pour l’Angleterre. Cet endroit est stratégique car, ici, le trafic ralentit, laissant plus de chances aux migrants de s’infiltrer à bord des véhicules de passage.
 
Comme de nombreux anglais de retour de vacances, Matt Stanley, professeur à Bedworth, a emprunté cette route le 25 août 2014 pour rejoindre son pays. Sous ses yeux des dizaines de migrants se sont lancés à la poursuite d’un camion en marche. Au moment où il commence à filmer, l'un des migrants a réussi à forcer la porte arrière et tente d’aider les autres à monter à bord. Au total six d’entre eux pénétreront dans le camion. D’autres, explique Matt Stanley, tenteront d’entrer dans le compartiment à bagages du bus dans lequel il voyage.
 

Ils seraient 1 500 migrants aujourd’hui à camper dans la ville de Calais et presque autant à essayer quotidiennement de passer en Angleterre par différents moyens. Hier, une centaine de migrants ont tenté de forcer l’entrée de la zone portuaire, contraignant les responsables à lever les passerelles menant aux ferries.  Certains vont jusqu’à faire le tour du port à la nage pour essayer d’entrer sur les bateaux explique Séverine Mayer, présidente de l’association Calais Ouverture Humanité. Pour elle, ces prises de risques de plus en plus importantes sont le signe que les migrants ne veulent plus attendre.

"Ils sont de plus en plus à arriver à Calais, mais de moins en moins à passer en Angleterre"

 
Ce que l’on voit sur ces images est le résultat d’un processus qui a commencé il y a plusieurs mois. Tout d’abord le 28 mai, il y a eu l’expulsion des migrants d’un premier camp [une installation non autorisée, NDLR].  Tous se sont retrouvés du jour au lendemain sur le trottoir d’en face, sans rien. Ça a été une journée très difficile pour tout le monde. Puis le 2 juillet, une nouvelle évacuation de camp [le principal camp sauvage de la ville, NDLR] s’est soldée par de nombreuses interpellations. Certains ont été gardés 48 h puis relâchés, d’autres emmenés dans des centres de rétention. L’objectif de la police était de les disperser mais quelques jours plus tard, ils étaient tous revenus, et d’autres étaient arrivés entre temps.  Dans ce contexte, tous sentent l’urgence de passer le plus vite possible. Ils ont peur d’être rapatriés, d’avoir fait tout ça pour rien.
 
Des migrants sur les bords de la nationale à Calais. Vidéo : Matt Stanley.
 
En plus de cela, ces dernières semaines, les conditions climatiques sont vraiment meilleures pour la traversée de la Méditerranée vers l’Italie, si bien que les migrants sont plus nombreux encore à parvenir sur les côtes européennes. Mais s’ils sont de plus en plus nombreux à arriver ici, ils sont de moins en moins à réussir à passer en Angleterre.
 
"Les règles de passage que s’étaient imposées les migrants ne sont plus respectées"
 
Habituellement, les points de passage sont organisés entre communautés, les Syriens, les Érythréens, les Soudanais etc… Chaque communauté tient un lieu bien précis. Il y avait jusque là une sorte de respect des règles. Mais les derniers arrivants veulent tellement partir qu’ils ne respectent plus cela, ce qui crée inévitablement des tensions. [Début août,des bagarres ont éclaté entre des Érythréens et des Soudanais dans la zone portuaire, NDLR.]   
 
Ce que l’on voit sur ces images est très dangereux. Les chutes sont possibles à cette allure. Certains sont morts après être tombés du camion. Ça représente aussi un danger pour les conducteurs qui doivent piler au dernier moment. Les chauffeurs routiers sont excédés. Ils ne comprennent pas comment les migrants peuvent avoir des comportements aussi agressifs. Si on voulait réguler cela, il faudrait un policier par migrant. Et même là, la présence policière générerait encore davantage de comportements risqués.
 
Des policiers font sortir un migrant caché dans un camion à Calais. Vidéo Matt Stanley.
 
"Sans les camps, les migrants n’ont plus d’endroit pour se poser, réfléchir. Ils ne pensent qu’au départ"
 
Les fermetures successives des camps ont retiré aux migrants la possibilité de relativiser, de prendre le temps de réfléchir à leur situation. Ils ne pensent qu’au départ. Après tout ce chemin depuis leur pays d’origine, il ne leur reste que 50 km pour rejoindre l’Angleterre où souvent un proche les attend, on ne peut que comprendre qu’il refuse d’abandonner.
 
Le centre  Sangatte, dernier centre d’accueil officiel de Calais, avait été fermé en 2002 sous la présidence de Nicolas Sarkozy après avoir été débordé par des arrivées massives de migrants. Tenu par la Croix Rouge, il avait une capacité de 800 places mais accueillait 1 800 personnes.
 
Début septembre, la création d’un nouveau centre d’accueil de jour a été annoncée par les autorités municipales de Calais. Le bâtiment devrait accueillir 400 migrants d'ici un mois. Une décision qui ne convainc pas Séverine Mayer :

Si l’on ne trouve pas aussi des solutions d’accueil de nuit, des squats rouvriront inévitablement. Les tentatives de passage se font principalement de nuit. En cas d’échec, ils doivent avoir un endroit disponible pour revenir. Si on ne comprend pas cela, ce ne sera qu’une politique d’accueil de principe. 
Billet écrit avec la collaboration de Ségolène Malterre, journaliste à France 24.