RD CONGO

"Toute personne identifiée comme un Pygmée est en danger de mort au Katanga"

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Au Katanga, dans le sud de la République démocratique du Congo, les Pygmées sont visés par des attaques répétées de groupes armés maï-maï de l’ethnie baluba, originaire de la région. Notre Observateur a pu rencontrer certains d’entre eux, sortis de la forêt pour échapper aux violences. Ils risquent selon lui "l’extermination".

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Toutes les photos ont été prises par Baby Matabishi lors d'une visite de déplacés Pygmées dans la région de Kabalo.

Au Katanga, dans le sud de la République démocratique du Congo, les Pygmées sont visés par des attaques répétées de groupes armés maï-maï de l’ethnie baluba, originaire de la région. Notre Observateur a pu rencontrer certains d’entre eux, sortis de la forêt pour échapper aux violences. Ils risquent selon lui "l’extermination".

Depuis le milieu du mois de juin, les attaques se sont amplifiées dans plusieurs zones du Haut-Katanga, notamment dans le Kabalo, le Nyunzu et le Manono. Ces violences sont principalement dirigées contre les Pygmées, un peuple de cueilleurs et de chasseurs. Elles sont perpétrées par des groupes armées maï-maï composés de Balubas, l’ethnie majoritaire dans la région. Ces Maï-maï reprochent principalement aux Pygmées d’avoir collaboré avec les soldats congolais et de leur avoir transmis des informations stratégiques. En réponse, les Pygmées se sont constitués en groupe d’auto-défense. Les deux ethnies se sont violemment affrontées, faisant plusieurs morts dans les deux camps. Au moins 28 000 personnes ont été contraintes de quitter leur domicile depuis le début du mois de juillet, selon les Nations-Unies.

Carte du nombre de personnes déplacées et des régions touchées par le conflit entre les milices maï-maï balubas et les Pygmées. © Monusco.

"Les Pygmées, sortis de leur territoire, sont complètement désorientés"

Baby Matabishi est activiste pour l’Observatoire d'études et d'appui à la responsabilité sociale et environnementale, et défenseur des peuples autochtones. Il s’est rendu dans le territoire de Kabalo où se sont réfugiés des Pygmées.

Sur place, j’ai rencontré 400 Pygmées qui ne bénéficient de presqu'aucune aide humanitaire. Ils ont fui à pied leur village et se sont réfugiés à une cinquantaine de kilomètres de là. Ils avaient été attaqués à la mi-juillet par une milice maï-maï. Très vite, ils ont compris que le rapport de force était disproportionné quand on leur a tiré dessus avec des armes à feu et qu’ils répondaient avec des flèches. C’est pour cela qu’ils ont décidé de s’en aller.

Leurs récits sont bouleversants : il y a des enfants de sept ans dont les deux parents ont été tués et qui ont fui sans rien ; des femmes ont été violées car, selon les superstitions, coucher avec une femme pygmée pourrait guérir des maladies.

Leurs conditions de vie sont catastrophiques : ils s’entassent dans des huttes de fortune construites avec les moyens du bord. Sortis de leur territoire, ils ont un grave problème d’accès aux ressources, eux qui ont l’habitude de chasser et de cueillir pour se nourrir. Ils sont complètement désorientés. Certains n’ont même jamais eu de pièces de monnaie en main et n’ont pas la notion de l’échange financier. Pour les aider, le gouvernement provincial a bien fourni des sacs de haricots, mais il n’y a pas assez pour tout le monde.

Une hutte de fortune mise en place par des Pygmées déplacés dans le territoire de Kabalo.

"Toute personne identifiée comme un Pygmée est en danger de mort sur ce territoire"

La semaine dernière, la Mission des Nations unies au Congo (Monusco) a tiré la sonnette d’alarme en parlant de tentative "d’extermination" des Pygmées par ces milices. Elle évoque une situation s’apparentant à des "crimes de génocide". Dans un rapport, l’organisation parle de "massacres, meurtres, actes de cannibalisme, viols massifs, incendies de maisons". Une réalité aussi constatée par notre Observateur :

La situation des Pygmées n’a jamais été bonne car les Balubas les ont toujours considérés comme des êtres inférieurs, venant de la forêt ou sans éducation [seulement 2 % des enfants pygmées vont à l’école, selon les chiffres des Nations unies, NDLR]. Beaucoup les ont longtemps exploités en tant que main d’œuvre, en les payant au lance-pierre, parfois même en exploitant leur territoire.

À partir de 2012, des actions de sensibilisation les ont amenés à sortir de la forêt pour rencontrer les autres communautés. Mais certains Pygmées en ont profité pour se rebeller, allant parfois jusqu’à violer les femmes de leurs assaillants. Si bien que certains Balubas se sont constitués en milices pour s’en prendre à eux. Il y a eu une escalade de violence qui fait qu’aujourd’hui, un Pygmée qui croise un Baluba appartenant ou non à un groupe armé le considère comme un ennemi. À l’inverse, toute personne identifiée comme un Pygmée par un Maï-Maï baluba dans la région est en danger de mort, qu’il soit sur sa propre terre ou pas.

Des enfants pygmées ont perdu leurs parents dans des affrontements et fui avec les membres de leur village.

"Dix années de travail ruinées en quelques semaines"

Le gouvernement congolais prend pourtant de plus en plus de mesures pour protéger les droits des Pygmées : en juin, un projet de loi sur les droits des peuples autochtones a été validé par le gouvernement de Kinshasa et doit être présenté devant l’Assemblée. Et des actions de sensibilisation sont régulièrement menées depuis 2012 par des associations de défense des peuples autochtones pour permettre aux communautés balubas et pygmées d’avoir davantage d’interactions. Pour notre Observateur, ces violences sont une catastrophe :

Les relations entre Pygmées et Bantous [les Bantous désignent un ensemble de peuples dont les Balubas font partie, NDLR] commençaient peu à peu à s’améliorer dans la région du Haut-Katanga où nous travaillons : ils étaient de plus en plus intégrés à des activités communautaires et participaient par exemple à des programmes à la radio. On s’appuyait sur leurs savoirs traditionnels sur les questions de gestion forestière et d’exploitation des ressources dans le respect de la nature. Je travaille depuis 2005 pour rapprocher les communautés. J’ai l’impression qu’en quelques semaines, on a ruiné 10 années de travail.

Beaucoup de Pygmées ont avec eux des documents officiels qui reconnaissent les droits des peuples autochtones sur leur territoire. Ils nous les montrent souvent avec incompréhension. Ces textes existent mais leur application est compliquée car les autorités ne peuvent pas garantir leur sécurité : dans des zones souvent reculées, difficile de faire intervenir en permanence des forces de police, qui plus est face à des milices parfois mieux armées.

Un document datant de 2012 et signé par le cabinet de la présidence de la République de RD Congo montré par un Pygmée.