LIBYE

Vivre à Tripoli sous le feu des milices armées

Les violences entre milices rivales qui ravagent la capitale libyenne ont contraint des milliers de personnes à quitter le pays, tandis que plusieurs ambassades et entreprises internationales ont dû évacuer leur personnel. Les Tripolitains restés sur place vivent, eux, la peur au ventre entre bombardements, pénuries et crainte des kidnappings.

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Une rue touchée par les affrontements dans la zone de Ghot al-Chaâl, à l'ouest de Tripoli. Photo postée sur Twitter par @AliTweel.

Les violences entre milices rivales qui ravagent la capitale libyenne ont contraint des milliers de personnes à quitter le pays, tandis que plusieurs ambassades et entreprises internationales ont dû évacuer leur personnel. Les Tripolitains restés sur place vivent, eux, la peur au ventre entre bombardements, pénuries et crainte des kidnappings.

Les combats qui ont éclaté dans la capitale mi-juillet opposent des milices islamistes originaires de la ville de Misrata aux brigades Kaâkaâ et al-Saouek, originaires de la ville de Zentane. Les combattants, qui s’affrontent à l’arme lourde, se battent notamment pour le contrôle de l’aéroport de Tripoli, tenu par les brigades de Zentane.

"Les dégâts occasionnés dans la mosquée al-Honi, à Ghot al-Chaâl."

Mardi 12 août, les violences se sont aussi intensifiées dans l’ouest de la capitale, dans les quartiers de Ghot al-Chaâl et al-Drebe où on dénombre au moins cinq morts parmi les civils. Le même jour, le chef de la police de Tripoli, le colonel Al-Souissi, a été assassiné par un groupe d’inconnus cagoulés qui ont ouvert le feu sur son véhicule. Le lendemain, le parlement libyen a demandé l’intervention de la communauté internationale notamment à Tripoli et Benghazi, également frappée par les violences dans l’est du pays, pour protéger la population civile.

Funérailles du chef de la police de Tripoli, le colonel Al-Souissi, assassiné par un groupe armé mardi 12 août.Photo postée sur Facebook.

Deux cents personnes ont déjà perdu la vie dans les affrontements. Il s’agit de la plus importante flambée de violences depuis le renversement de Mouammar Kadhafi en 2011.

Des maisons touchées dans les combats à Ghot al-Chaâl. Photo postée sur Twitter par @AliTweel.

"Il y a des files interminables devant les rares boulangeries et stations d’essence encore ouvertes"

Salima B. travaille dans une administration de Ghot al-Chaâl, Tripoli.

Je travaille habituellement à Ghot al-Chaâl, à l’ouest de Tripoli, mais je ne m’y suis pas rendue depuis plus d’un mois car la zone est devenue très dangereuse. En revanche, Souk al-Jamaâ, le quartier où j’habite, est relativement épargné par les violences qui sont concentrées à l’ouest et au sud de la ville, autour de l’aéroport. Mais beaucoup d’habitants sont partis et la plupart des magasins sont fermés. Il y a des files interminables devant les rares boulangeries et stations d’essence encore ouvertes, ce qui provoque beaucoup de tensions. Il y a quelques jours, un homme a ouvert le feu au cours d’une rixe dans une station service et trois personnes ont été tuées.

Les administrations tournent également au ralenti. Il y a deux jours, mon mari voulait renouveler son permis auprès de l’administration, parce qu’on comptait aller se refugier en Tunisie. Mais, sur place, on lui a expliqué qu’aucun employé n’était venu au travail.

Mes enfants sont très perturbés. Je les avais inscrits à des cours de langue pour les vacances d’été mais les leçons ont été interrompues quand la situation sécuritaire s’est dégradée. En plus, les tirs qui durent parfois toute la nuit les empêchent de dormir.

"Un bébé prématuré est mort parce qu’il n’y avait personne pour le prendre en charge à l’hôpital"

J’ai des proches et des amis qui habitent dans la zone ouest qui est en permanence sous le feu des tirs et des bombardements, et leur situation est encore plus préoccupante. Beaucoup ont fui vers d’autres quartiers et d’autres villes. Des dizaines de familles marchent au bord des routes, car elles ne peuvent pas se déplacer en véhicule en raison de la pénurie d’essence. Certains ont été aidés par des jeunes, des volontaires qui les ont conduits en voiture vers des endroits plus sûrs. Mon frère, lui, a quitté précipitamment Salaheddine, le quartier où il habitait, parce que des réservoirs de carburants avaient été incendiés près de son domicile fin juillet.

Par ailleurs, les hôpitaux de Tripoli sont essentiellement gérés par des expatriés qui ont tous été évacués de la ville. Du coup, ils ne reçoivent plus que les cas urgents liés aux blessés des affrontements. Un hôpital à Tripoli a refusé, il y a quelques jours, de prendre en charge un bébé prématuré. Le nouveau-né est mort parce qu’il n’y avait pas le personnel pour le prendre en charge.

Incendie d'un réservoir de carburant à Tripoli, suite aux accrochages. Image postée sur Facebook.

"Une trentaine d’handicapés mentaux sont restés quasiment livrés à eux-mêmes pendant plusieurs jours"

Moufida al-Chidhani est travailleuse sociale. Elle fait partie d’une cellule de crise constituée à la hâte pour gérer un centre d’handicapés mentaux déserté par son personnel dans le quartier de Janzour, à l’ouest de Tripoli. Elle a posté un message sur les réseaux sociaux, mardi 12 août, demandant des volontaires pour l’aider à prendre soin des patients.

Le quartier est sous les bombardements et la plupart des habitants ont fui. Comme je travaille à la municipalité de Janzour, le directeur du centre m’a appelé pour m’expliquer qu’il ne pouvait pas venir car les routes sont trop dangereuses. Idem pour le reste du personnel. Près de 60 garçons et 70 filles logeaient ici. Depuis le début des violences, nous avons pu évacuer tous les garçons et 35 filles vers d’autres centres. Mais une trentaine de filles sont restées quasiment livrées à elles-mêmes pendant plusieurs jours.

Des volontaires ont finalement pu nous procurer du carburant pour faire fonctionner les générateurs d’électricité. Les coupures sont très fréquentes et peuvent durer jusqu’à huit heures d’affilée. Ils ont aussi ramené du gaz butane pour qu’on puisse cuisiner. Nous sommes maintenant en contact permanent avec les compagnies d’eau et d’électricité, pour continuer à assurer les services de base. Je peux dire que, grâce au soutien apporté par les jeunes du quartier parfois au péril de leur vie, nos patientes sont maintenant prises en charge correctement. Je suis fière de cet esprit de solidarité.

"À Fechloum, on se préoccupe surtout des kidnappings"

Salem Abdallah travaille comme chauffeur d’entreprise à Tripoli. Il habite le quartier de Fechloum.

Le quartier de Fechloum est considéré comme un bastion des libéraux, qui sont opposés aux islamistes. Et la plupart des gens ici soutiennent donc l’initiative des parlementaires qui demandent une intervention étrangère pour protéger les habitants. Le quartier est relativement calme mais il y a eu plusieurs manifestations de soutien récemment pour réclamer l’arrêt des combats et demander la libération de plusieurs militants libéraux kidnappés dans cette zone. C’est devenu un phénomène préoccupant ces derniers mois.