Capture d'écran de la vidéo dans laquelle des Indiens isolés entrent en contact avec des Indiens sédentaires. Crédit : Funai.

L’image est rare mais elle est révélatrice d’une tendance inquiétante. Des "Indiens isolés", qui vivent hors de tout contact avec le monde moderne, ont rencontré fin juin en Amazonie brésilienne des habitants sédentaires. Un contact sous forme d’appel à l’aide : les Indiens isolés ont rapporté que des trafiquants de drogue avaient pénétré sur leur réserve protégée et les avaient violemment attaqués.

La vidéo, mise en ligne par la Funai (le département des Affaires indigènes du Brésil), est constituée de plusieurs séquences, tournées sur plusieurs jours, les "Indiens isolés" étant revenus à plusieurs reprises au contact des Ashaninkas, une tribu d’Amazonie qui vit en contact avec la société moderne. On y voit des jeunes Indiens isolés sortis de leur réserve pour établir le contact avec des Ashaninkas de part et d’autre du fleuve Envira, dans l'État brésilien de l'Acre, frontalier avec le Pérou. La langue utilisée est le pano, parlée par différentes tribus de la région.

Lors de cet échange, les Indiens isolés ont rapporté aux Ashaninkas et à des représentants de la Funai, qu’ils avaient été attaqués par des trafiquants de bois et de drogues, qui auraient tué plusieurs des membres de leur tribu et mis le feu à leurs habitats.

Ces Indiens avaient également contracté une grippe, pour laquelle ils ont été soignés avant de retourner dans leur tribu. Ce virus n’étant pas développé au sein de leur communauté, il a donc probablement été contracté auprès de personnes extérieures. Ils n'ont aucune résistance immunitaire à ce virus, et par le passé, des tribus entières ont été décimées par des grippes ou des rougeoles.

L’anthropologue Terri Aquino, qui travaille pour la Funai, pense que ces Indiens étaient dès lors "en quête de technologie", notamment d’armes comme des haches ou des coutelas, afin de se défendre contre ces intrus.


Ces images sont révélatrices des contacts de plus en plus fréquents entre les Indiens isolés et des exploitants de matières premières, explique une représentante de Survival, ONG de défense des populations indigènes.

"Le Brésil et le Pérou ont crée des réserves, mais y octroient illégalement des concessions à des entreprises"

Lucille Escartin est chargée de communication pour l’ONG Survival en France.

Ce qui est arrivé est malheureusement assez révélateur de la situation de nombreuses tribus d’Indiens isolés au Pérou et au Brésil notamment, qui vivent sur des territoires riches en matières premières. On y trouve par exemple du pétrole, du gaz, du caoutchouc ou de la canne à sucre, prisée pour le développement de biocarburants.

Historiquement, des réserves ont été créées pour protéger ces peuples et leur permettre de vivre isolés d’autres sociétés, ce qui est garanti par la convention 169 de l’Organisation Internationale du travail. Elle a été signée par le Pérou et le Brésil mais ces deux pays violent leurs engagements, puisqu’ils ont fait des concessions de territoires dans des réserves à différentes entreprises.

Cela a créé des conflits avec les populations. Et bien souvent, les enquêtes lancées pour tenter de résoudre ces conflits sont très lentes ou n’aboutissent pas. Le Brésil et le Pérou connaissent tous deux une forte croissance économique, et veulent poursuivre leur développement, ils sont donc d’autant plus enclins à céder aux pressions des exploitants de matières premières qui réclament de pouvoir travailler sur tel ou tel site. En parallèle, des individus peuvent également pénétrer les territoires des Indiens isolés pour des trafics, comme cela semble être le cas dans l’affaire rapportée par ces images.

"Des indiens ont été intoxiqués au mercure"

Outre la violation du territoire et la remise en cause du mode de vie des Indiens, l’exploitation par des entreprises des sols des réserves peut causer de graves problèmes. Les Indiens Yanomami, qui vivent dans un territoire qui a été délimité au niveau de la frontière Brésil-Venezuela, et qui était riche en or, ont vu des orpailleurs venir exploiter cette ressource. La rivière où ils pêchent s’est retrouvée polluée au mercure [utilisé pour récupérer l'or], et les Indiens ont été intoxiqués.

Ces débordements sont en train de faire changer la politique des organisations de défense des droits ou des organismes publics en charge du suivi des indiens isolés. L’idée avait d’abord été de connaitre ces tribus pour mieux les protéger, puis on a estimé qu’il valait mieux les laisser seules pour ne pas trop interférer dans leur mode de vie. Mais à la lumière de cas comme celui-ci, on commence à adopter une nouvelle stratégie : sans entrer en contact de manière trop insistante, on essaie de suivre ce qu’ils font pour connaitre les dangers qu’ils encourent. Cela montre en tout cas qu’il faut continuer de faire pression sur les gouvernements et les entreprises et de sensibiliser les opinions publiques à ce genre de cas.
 

Selon Survival, les Indiens isolés du Pérou sont particulièrement menacés: 70% de la forêt amazonienne a été cédée par le gouvernement pour exploiter le gaz et le pétrole, incluant des terres réservées à ces communautés. Parmi les différents projets en cours, le projet Camisea inquiète particulièrement les organisations de défense des populations indigènes : ce projet d’extraction de gaz est basé au cœur de la réserve de la tribu des nahua-nanti et les menacerait directement.


Article rédigé en collaboration avec Corentin Bainier (@cbainier), journaliste à France 24.