Incendie d'un réservoir d'essence à Tripoli. Photo @wheelertweets

Mouammar Kadhafi avait promis le chaos, la Libye semble s’y diriger tout droit. Trois ans après la chute du régime du "Guide", d’intenses combats entre milices embrasent le pays, avec de lourdes conséquences sur les civils. À Benghazi et à Tripoli, nos Observateurs s’alarment face aux violences, aux pénuries d’eau, de nourriture et d’essence et craignent que la situation ne s’aggrave encore.

Si le pays connaît une instabilité chronique depuis 2011, les élections législatives du 25 juin dernier, marquées par la défaite des partis islamistes face aux laïques, ont été le détonateur de cette nouvelle flambée de violence. À Tripoli, les milices de Zenten, considérées comme libérales, et les milices islamistes de Misrata et leurs alliés se battent pour le contrôle de l’aéroport. Des dégâts considérables ont été infligés et dimanche, un réservoir situé sur la route de l’aéroport contenant six millions de litres d’essence a été touché par une roquette, provoquant un incendie qui, lundi 28 juillet au soir, était toujours hors de contrôle, alors qu’un second réservoir a pris feu.

Le gouvernement libyen a dit craindre "une catastrophe humaine et environnementale, dont les conséquences sont difficiles à prévoir". Les combats ont également endommagé des lieux économiques stratégiques, compromettant la distribution d’eau et de nourriture dans la capitale libyenne.

Capture d'écran d'une vidéo amateur de l'incendie du réservoir d'essence, que les pompiers tentaient d'éteindre dimanche soir.Crédit : @MohamedBosifi

"Imaginez que le réservoir d’essence explose…"


Oumar (pseudonyme) vit à Tripoli à proximité du réservoir en feu.

"Je vis à quelques centaines de mètres du réservoir qui est en feu depuis qu’il a été touché par une roquette. C’est dans cette zone que se concentrent les combats les plus intenses. Face à la gravité de l’incendie, j’ai dû être évacué avec les autres habitants du quartier. Je ne sais pas qui a tiré la roquette, mais il semble que le tir venait de l’Est. La milice islamiste de Misrata se trouvant plutôt côté Est et ses adversaires à l’Ouest, j’aurais donc fortement tendance à penser que ce sont les islamistes qui sont responsables de cet incendie qui nous inquiète tous énormément. Imaginez que ça explose…

Du coup, je me suis réfugié avec ma famille chez des amis. Nous avons ce qu’il faut pour le moment en réserves d’eau et de nourriture, mais ce n’est pas le cas pour tout le monde. L’une des principales stations d’eau de Tripoli, située à Qasr Ben Ghachir à proximité de l’aéroport, a été endommagée par les combats et de très nombreux foyers qui en dépendaient n’ont plus accès à l’eau.

De même, dans le quartier d’Al Kremiyya, il y a une rue dans laquelle beaucoup de commerces d’alimentation de Tripoli se fournissent. Mais la plupart des magasins de cette rue ont fermé du fait des combats à proximité. Du coup, les biens se raréfient, l’inflation se fait déjà sentir sur certains produits de base et ça ne va pas s’améliorer. Dans toute la ville l’électricité est devenue un vrai problème. On en a quatre à six heures par jour, alors qu’il y a encore deux semaines, c’était en continu sans problème. L’essence est aussi de plus en plus difficile à trouver, c’est rare de voir une voiture circuler. C’est clairement la pire situation qu’ait connu le pays depuis la chute du régime de Kadhafi. Et vu l’intensité des combats, je ne vois pas d’amélioration à court terme."

À mille kilomètres de Tripoli, la ville de Benghazi est elle aussi, depuis samedi, le théâtre d’affrontements entre l’armée et des milices islamistes et djihadistes. Au moins 38 personnes, principalement des soldats, ont été tuées.


"Pour un jour d’Aïd, on n’a pas du tout le cœur à la fête"


Mohamed (pseudonyme) était activiste lors du soulèvement contre Kadhafi. Il vit entre l’étranger et Benghazi, où il se trouve en ce moment.

Je vis dans le quartier commerçant de Benghazi, autour duquel sont concentrés les combats. Mon appartement se trouve à côté du commissariat central, qui est une des cibles de la milice islamiste de Misrata. Des roquettes tombent tout le temps dans le quartier, elles sont envoyées à l’aveugle, c’est extrêmement dangereux. Ces militants islamistes considèrent que tout le monde est contre eux, donc ils tirent dans le tas. J’ai donc décidé de fuir dans mon second appartement en bord de mer, avec ma famille, dans une zone plus calme.

La grande crainte des habitants de Benghazi, c’est de voir les islamistes gagner la bataille. Ils ont une façon de traiter les gens qui est effrayante : il y a quelques jours, ils ont fusillé en pleine rue deux hommes accusés d’avoir volé une voiture à la suite d’un "procès" expéditif, devant un "tribunal" qu’ils avaient constitué eux-mêmes [nous n’avons pas pu vérifier cette information de source indépendante]. Leur vision de la justice n’a rien d’équitable. S’ils gagnent la bataille de Benghazi, on craint d’être soumis à ce genre de procédures expéditives.

Je ne comprends pas pourquoi les pays occidentaux ne font rien pour nous. Ils ont été si prompts à nous aider à nous débarrasser de Kadhafi, mais derrière, ils nous ont laissé nous débrouiller. Il n’y a eu aucune aide pour construire un État solide, ni pour détruire les stocks d’armes du régime dont se sont emparés les milices. Et voilà le résultat : des combats en permanence, avec le risque que des islamistes prennent le pouvoir.

Autant dire que pour un jour d’Aïd el-Fitr [fête de la fin du Ramadan], on n’a pas du tout le cœur à la fête. On a fait une petite réunion avec ma famille, mais l’ambiance est très triste. On ne peut se sentir heureux alors qu’il y a des enterrements dans toute la ville. Même pendant la révolution ce n’était pas aussi chaotique, les combats n’avaient duré que quelques jours. C’est pire que tout ce qu’on a connu. Je regrette vraiment d’avoir cru et d’avoir participé au lancement de cette révolution, je me sens coupable quand je vois tout le sang qui a coulé. Et ce n’est pas facile de vivre avec ça.
 

Artcile écrit en collaboration avec Corentin BAINIER (@cbainier), journaliste à France 24.