MADAGASCAR

Des étudiants malgaches vent debout contre la hausse de leurs frais d’études

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Depuis deux semaines, des étudiants de l’université d’Antananarivo sont en grève. Motif : le passage de l’université au système Licence-Maîtrise-Doctorat qui a engendré une hausse globale de leurs frais. Ils réclament une réévaluation de leur bourse et certains ont décidé d’employer la manière forte, provoquant de violents affrontements avec les forces de l’ordre.

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Manifestation d'étudiants de l'université d'Ankotsa à Antananarivo, le 25 juillet. Photo : Rovaniaina Randrianarijaona

Depuis deux semaines, des étudiants de l’université d’Antananarivo sont en grève. Motif : le passage de l’université au système Licence-Maîtrise-Doctorat qui a engendré une hausse globale de leurs frais. Ils réclament une réévaluation de leur bourse et certains ont décidé d’employer la manière forte.

La grève a été initiée par les étudiants de la filière polytechnique, dont le campus est situé à Vontovorona , à l’extérieur d’Antananarivo, un mois après leur rentrée universitaire qui a eu lieu en juin. Cette semaine, ils se sont rendus sur le campus d’Ankatso pour tenter de rallier des étudiants d’autres filières à leur cause. Selon différents témoignages, des violences ont éclaté ces derniers jours. Les grévistes ont notamment tenté de perturber des examens, détruisant des sujets, et auraient abîmé des locaux : "du matériel d’un laboratoire de la faculté des sciences a été cassé, une baie vitrée d’un amphithéâtre de droit a été brisée", déplore le directeur de cabinet du président de l’université, Alain Andriamiandravola.

Par ailleurs, en marge d’affrontements avec les forces de l’ordre, qui ont répliqué aux jets de pierre par des jets de gaz lacrymogènes, des grévistes ont saccagé des magasins et brûlé des voitures à l’extérieur du campus. Certains étudiants accusent les forces de l’ordre d’avoir tiré à balles réelles.

Forces de l'ordre devant l'université. Photo : Rovaniaina Randrianarijaona

Des responsables de groupes d'étudiants  discutent avec les forces de police.Photo : Rovaniaina Randrianarijaona

Madagascar a entrepris cette année de faire passer ses universités au système "Licence –Maîtrise-Doctorat" (LMD), en vigueur dans l’Union européenne. À partir de 2015, Bruxelles exigera que les diplômes étrangers soient attribués en fonction de ce système pour pouvoir accorder d’éventuelles équivalences dans les universités européennes (lien). Or, le passage à ce système implique des coûts conséquents de réorganisation pour les universités malgaches. Le système LMD prévoit notamment une diminution des heures de cours et une augmentation parallèle des travaux d’encadrement ou en laboratoire, pour lesquels la Grande Île manque d’infrastructures et d’enseignants-chercheurs.

En conséquence, les frais d’inscription ont augmenté à l’université d’Antananarivo pour la rentrée 2014 et auraient même doublé dans certaines filières, assure notre Observatrice. À son instar, des étudiants réclament un doublement de la « bourse démocratique et incitative », attribuée à chaque étudiant depuis 2010, et un doublement des « frais de fonctionnement », une allocation annuelle attribuée également à chaque étudiant. Des revendications qu’Alain Andriamiandravola a assuré avoir transmises au ministère.

"Avec ma bourse actuelle, j’ai tout juste de quoi financer le nécessaire pour étudier"

Mirana est étudiante en troisième année de licence d’études anglophones

Le passage au système LMD rend absolument nécessaire l’augmentation de nos bourses. Une grosse majorité du travail va désormais se faire à domicile, via internet. Cela implique donc que nous ayons des connexions rapides chez nous, ce qui coûte cher et ce que beaucoup d’entre nous ne peuvent pas se payer. Une minorité d’étudiants ont leur ordinateur et une connexion, sinon il faut aller sur les ordinateurs de l’université d’Antananarivo, qui n’en compte pas suffisamment. Et c’est payant : pour une heure de connexion, je dois débourser 600 ariary (0,15 euros). Or, j’ai besoin d’être connectée très souvent, notamment pour accéder à un traducteur en ligne.

Par ailleurs, comme cette réforme a engendré des coûts pour l’université, les frais d’inscription ont augmenté très nettement dans certaines facultés. Dans ma filière, ils ont doublé, de 25 000 ariary à 50 000 ariary (de 7 à 15 euros). Dans certaines filières, comme en Lettres, il faut ajouter des frais d’inscription « pédagogique ». À côté de ça, les frais de bus ont eux aussi augmenté cette année : avant il fallait débourser 300 ariary (0,09 euro)  pour un trajet, désormais c’est 600 ariary (0,15 euro).

"La grève la plus violente que j’ai connue"

Ma bourse actuelle est de 34 500 ariary (environ 10 euros) par mois, autant dire que vu tout ces coûts, j’ai tout juste de quoi financer le nécessaire pour étudier : entre les transports, les connexions internet, les livres et les repas, il ne me reste rien, même pas de quoi acheter un nouveau vêtement ou des chaussures.

Depuis trois ans que je suis à l’université, j’ai vu des grèves chaque année, mais celle-ci est clairement la plus tendue et la plus violente que j’ai connue. Elle est majoritairement emmenée par des garçons, je dirais qu’ils représentent 80% des grévistes, dont beaucoup font des études scientifiques. Je comprends la réaction de certains étudiants qui ont recours à la violence, parce qu’à Madagascar, il est impossible de se faire entendre autrement qu’en s’agitant. Les forces de l’ordre répliquent de manière disproportionnée selon moi: hier ils ont poursuivi un de mes amis dans les locaux et l’ont frappé à coups de bâtons.

"Les étudiants ne sont pas des employés qui peuvent demander une augmentation"

Avylavitra, manager informatique à Antananarivo, déplore quant à lui le comportement des étudiants.

Les coûts vont augmenter avec le LMD, mais les étudiants doivent apprendre à faire avec ce qu’ils ont. Car cette façon de demander une hausse de la bourse me dérange un peu : leur parents les envoient à l’université pour étudier, ils sont étudiants, ce ne sont pas des employés qui peuvent demander une augmentation. Par ailleurs, ils ont le droit de faire grève, mais je ne n’accepte pas de voir qu’ils détruisent des biens publics : avant-hier ils ont saccagé un commerce proche de l’université, et hier ils ont brûlé ce même commerce. Ce n’est pas acceptable.

Contactée par France 24, la ministre de l’Enseignement supérieur Marie Monique Rasoazananera n’avait pas encore répondu à nos sollicitations au moment de la publication de cet article. Nous publierons sa réponse dès que nous la recevrons.