LIBAN

Une vidéo d'un enfant maltraité se transforme en conflit sunnites-chiites

6 mn

C’est une vidéo tournée dans la banlieue sud de Beyrouth, qui montre un très jeune enfant libanais en frapper un autre, probablement syrien, exécutant en cela des ordres donnés par une voix adulte derrière la caméra. Elle a mis les réseaux sociaux en ébullition dans le monde arabe le week-end du 19 juillet, beaucoup y voyant une illustration de la haine entre chiites et sunnites. Or, si l’enquête est encore en cours, rien ne prouve pour le moment que ces actes de cruauté comportent une dimension confessionnelle. Lire la suite…

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Capture d'écran de la vidéo dans laquelle Abbas frappe Khaled, suivant les ordres d'un voix derrière la caméra.

C’est une vidéo tournée dans la banlieue sud de Beyrouth, qui montre un très jeune enfant libanais en frapper un autre, probablement syrien, exécutant en cela des ordres donnés par une voix adulte derrière la caméra. Elle a mis les réseaux sociaux en ébullition dans le monde arabe le week-end du 19 juillet, beaucoup y voyant une illustration de la haine entre chiites et sunnites. Or, si l’enquête est encore en cours, rien ne prouve pour le moment que ces actes de cruauté comportent une dimension confessionnelle.

Des coups de poing au visage, des coups de pied, des coups de bâton : c’est ce que fait subir Abbas, un enfant, à Khaled, un autre enfant manifestement un peu plus âgé. "Abbas, frappe-le, n'aie pas peur", "Ce n’est pas assez fort" lui dit la voix d’un homme et d’autres enfants derrière la caméra. Et Abbas obéit quand il lui est demandé de gifler ou de frapper Khaled à l’estomac. La victime semble souffrir des coups. Khaled se met à pleurer et implore Dieu de lui venir en aide.

Les images ont été postées sur le portail libanais Yasour, qui relaie l’actualité sociale et culturelle de la région de Tyr, au sud du Liban. Mais les réactions ont très vite pris un tour religieux.

"Des gens cherchent à exploiter le conflit syrien et les tensions entre chiites et sunnites à la moindre occasion"

Hussein est chiite et vit dans la banlieue sud de Beyrouth.

Je suis assez actif sur Twitter et j’ai suivi les réactions qu’a provoquées cette vidéo tout au long du week-end. Très vite, un hashtag en arabe est apparu : #un_enfant_chiite_libanais_frappe_un_enfant_syrien. Ce sont d’abord beaucoup de comptes basés dans les pays du Golfe à majorité sunnite qui l’ont utilisé.

C’est une extrapolation de la vidéo, car rien n’indique qu’il y a une dimension confessionnelle dans ces images. Ceux qui ont repris ce hashtag se basaient sur différents éléments : la vidéo a été tournée à Ramel el-Ali, un quartier chiite du sud de Beyrouth. La voix qui commande Abbas a un fort accent de la vallée de la Bekaa, région chiite du Liban, et Abbas est un prénom plutôt chiite. Mais des sunnites le portent aussi. Du coup, certains ont accusé celui qui commandait Abbas d’être membre Hezbollah [chiite], alors que rien n’indique cela. Il y a des réfugiés syriens dans tous les quartiers de Beyrouth, cette scène aurait très bien pu arriver ailleurs.

De l’autre côté, Khaled a des traits physiques et un accent plutôt syrien, ce qui a laissé penser qu’il était un réfugié et de confession sunnite. Mais là aussi, il n’y aucune preuve sur la vidéo : la voix ne mentionne ni qu’il serait syrien ni qu’il serait sunnite. J’ai l’impression que les comptes qui ont véhiculé ces rumeurs cherchaient surtout à accuser le Hezbollah et les chiites et à exploiter le conflit syrien à la moindre occasion.

À l’exemple de ce tweet, beaucoup d’internautes ont accusé le donneur d’ordre – supposant que c’était le père d’Abbas – d’être un "serviteur de Khomeini", l’imam chiite qui a fondé la République islamique d’Iran.

"La seule faute de cet enfant syrien est de s’appeler Khaled, je crache sur les turbans du confessionnalisme qui ont répandu cette mentalité au milieu des chiites".

Reprenant le hashtag, d’autres utilisateurs du site de microblogging ont eux souligné qu’imputer un caractère confessionnel à ces images relevait d’une extrapolation.

"Qui vous dit que c’est à cause de la confession chiite ou sunnite ? Vous êtes aussi malades que le père de cet enfant qui l’incite à ces actes"

Al-Toufaily [nom de famille prêté par ce tweet au père d’Abbas] est une famille chiite et voici la photo du père , Abd Al Khomeini [ce qui signifie serviteur d’Al Khomeiny, au lieu d’être "serviteur de Dieu", signification du prénom Abdallah. La photo s’avèrera ne pas être celle du père d’Abbas].

Contacté par FRANCE 24, le responsable de Yasour explique que les réactions ont dépassé ses intentions.

"Ma seule intention était de dénoncer la façon dont on force cet enfant à en frapper un autre"

Haytham Shaan est le fondateur du site Yamour, qui a publié la vidéo. Il est chiite.

Nous avons obtenu la vidéo par une connaissance qui l’avait eue par une autre connaissance. Nous n’avons pas été en mesure d’en identifier la source exacte, elle est visiblement passée d’un téléphone à un autre. Elle a été tournée en tout cas récemment, comme l’ont confirmé à des médias les membres de la famille de Khaled.

Ma seule intention en publiant cette vidéo sur mon site était morale et humaine, et sûrement pas politique. Je voulais seulement dénoncer la façon dont on force cet enfant à en frapper un autre. Les bagarres entre enfants sont courantes, mais pas quand l’un est commandé par un adulte, ce que je trouve inacceptable. Je n’ai pas pensé une seconde que la vidéo aurait un impact international et que des personnes allaient en extrapoler le sens.

Une enquête a été ouverte. Les Forces de sécurité intérieure (FSI) ont annoncé avoir arrêté le père et le cousin du petit Abbas, soupçonnés d’avoir tourné la vidéo et donné les ordres. Il n’a pas encore été établi si Khaled était ou non réfugié syrien, ni si la scène comportait une dimension confessionnelle.

Article écrit en collaboration avec Corentin Bainier (@cbainier), journaliste à France 24.