SINGAPOUR

Employées de maison "en soldes" dans les vitrines de Singapour

Bercer une poupée, repasser, pousser un fauteuil roulant : à longueur de journée, elles répètent les mêmes gestes derrière la vitrine de leur agence de recrutement. Cette "formation en public" doit convaincre les futurs employeurs qu’elles feront de bonnes employées de maison.

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Un de ces centres de formation en public dans un centre commerciale de Singapour. Photo : Jolovan Wham. 

Bercer une poupée, repasser, pousser un fauteuil roulant : à longueur de journée, elles répètent les mêmes gestes derrière la vitrine de leur agence de recrutement. Cette "formation en public" doit convaincre les futurs employeurs qu’elles feront de bonnes employées de maison. Une mise en scène dégradante, selon notre Observateur.

Vidéo : Jolovan Wham.

À Singapour, ce type de "formation" où les futures travailleuses domestiques effectuent des tâches répétitives à la vue des clients existe dans plusieurs centres commerciaux et agences de recrutement d’employées de maison. Bien que la pratique soit apparue il y a une dizaine d’années, ce n'est que depuis peu qu’elle est sujette à débat, notamment depuis que les médias s’y intéressent.

La semaine dernière, plusieurs agences de recrutement ont ainsi été mises à l’index par le gouvernement philippin. Mais pour le ministère singapourien de l’Intérim ce sont moins ces formations qui posent problèmes, que les campagnes publicitaires qui proposent des travailleuses domestiques "à prix réduit" et qu’il qualifie d’"inacceptables".

Ces "formations en public" durent en moyenne entre une et deux semaines. Certaines attendent d’être embauchées, tandis que d’autres sont obligées de passer par cette étape avant de rejoindre leur futur employeur. Si ce dernier les renvoie, elles peuvent suivre à nouveau la fameuse formation dans l’attente d’être placées dans une autre maison.

Toutes les agences de la cité-État ne recourent toutefois pas à cette pratique, il existe aussi des formations classiques dans des lieux privés.

"On m’a fait essuyer une table pendant une journée entière"

Leïla (son nom a été modifié) est une employée de maison indonésienne. Elle a eu droit à cette formation en public il y a quelques années.

Avec mon premier employeur, ça s’est très mal passé. Du coup j’ai suivi cette formation spécifique pendant plusieurs semaines. C’était très dur. Il fallait accomplir toutes sortes de tâches, le tout sans la moindre pause. Il est arrivé qu’on nous interdise d’aller aux toilettes ou d’aller manger.

On m’a fait essuyer une table pendant une journée entière et lire un livre debout pour améliorer mon anglais. Le personnel de l'agence nous a traitées comme des moins que rien et nous criaient dessus dès que l’on commettait la moindre erreur.

"Elles n'apprennent rien, tout ça c'est pour les clients"

Jolovan Wham est le directeur de HOME, une organisation qui lutte contre les trafics liés aux travailleurs migrants. Il a déjà visité plusieurs agences ce type.

 

Elles repassent des T-shirt parfois pendant 30 minutes, puis, elles commencent autre chose. C’est clair qu’elles n’apprennent rien. Je peux bercer une poupée pendant des heures, est-ce que ça fait de moi quelqu’un qui s’occupe bien des bébés ?  Et les clients savent que tout ça leur est destiné. D’ailleurs, ils n’engagent pas une employée de maison parce qu’elle berce bien une poupée.

Dans ces endroits, on trouve des pancartes sur lesquelles est écrit que certaines employées sont "en soldes" ou d’autres informations de ce genre. On va voir si cela change avec la déclaration du ministère. Ce qui est dégradant aussi, c’est le nom de certaines agences, comme "Femmes de ménage à votre budget" ou "Femmes de ménage 24-7". Il y a aussi la manière dont ces agences décrivent ces domestiques. Elles n’hésitent pas à dire aux employeurs potentiels que les Philippines sont plus intelligentes, ou que les Indonésiennes ne sont pas très futées mais obéissantes. Ces préjugés restent évidemment utilisés uniquement à l’oral, loin des campagnes d’affichage.

La "formation en public" illustre la manière dont la société de Singapour traite et voit les employés de maison. Ce n’est pas uniquement la faute des agences – nos lois ne leurs fournissent pas une protection adéquate. Elles doivent obligatoirement vivre dans la maison de leurs employeurs, ce qui les met dans une position vulnérable. Elles doivent demander la permission avant de sortir. Et souvent, elles se voient confisquer leur passeport, leur permis de travail ou leur carte d’identité. De plus, elles sont souvent très endettées cars elles payent des frais de recrutement qui coutent jusqu’à six à neuf mois de salaire. Elles ne peuvent donc pas rentrer au pays sans avoir remboursé cette somme, ce que j’assimile à du travail forcé. [Ce système est similaire au principe de kefala, pratiqué dans de nombreux pays du Moyen-Orient. Nos journalistes ont fait en 2013 un reportage sur cette pratique au Liban].

Des progrès sont en cours. Certaines employées de maison ont récemment gagné un jour de repos par semaine obligatoire, mais il reste encore beaucoup de chemin à faire.

Billet écrit par Gaelle Faure (@gjfaure), journaliste à France 24.