Le tweet d'un internaute membre du groupe qui se fait appeler État islamique après la mort d'un chef du Front Al-Nosra.

Après une avancée fulgurante sur le nord de l’Irak, les combattants de l'autoproclamé État islamique (EI) progressent également dans l’est de la Syrie.
Dans ce pays, ce ne sont pas uniquement les forces de Bachar al-Assad quaffrontent les djihadistes. Actuellement leur principal ennemi est le Front Al-Nosra, une branche dAl-Qaïda. Une confrontation sanguinaire entre les deux groupes djihadistes qui se double d’une guerre de communication sur les réseaux sociaux.
Le Front Al-Nosra et l'EIIL, autoproclamé depuis État islamique, sont deux mouvements djihadistes sunnites armés, aujourd’hui bien distincts, mais avec un passé commun. Jusqu’en avril 2013, ils constituaient une seule et même organisation sous le nom d’État Islamique d’Irak (EII). Le Front Al-Nosra était alors la branche syrienne de ce groupe qui combattait contre l’armée de Bachar al-Assad. Cette même branche qui gagna rapidement en puissance et en indépendance sur le terrain.
En avril 2013, al-Baghdadi, le chef de l’EII, a tenté de fusionner à nouveau les deux mouvements sous une nouvelle bannière, celle de l’État Islamique en Irak et au Levant (EIIL). Ce que le Front Al-Nosra, fort de ses récentes victoires, a refusé, préférant se rattacher officiellement au chef d’Al-Qaïda, Zawahiri, qui l’a adoubé comme sa branche en Syrie. 
L’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) a donc été sommé par le chef d’Al-Qaïda de quitter la Syrie. Une demande refusée par l’EIIL qui, s’étant éloigné d’Al-Qaïda, ne reconnaît pas l'autorité de Zawahiri. L’EIIL s’est par la suite installé dans l’Irak voisin après une offensive fulgurante. Et depuis le début de l’été, c’est en Syrie qu’il  étend son territoire. Si bien qu’aujourd’hui, le mouvement contrôle la quasi-totalité de la province de Deir Ezzor, jusque là bastion des combattants du Front Al-Nosra. 
Cette confrontation a trouvé un écho sur les réseaux sociaux où les activistes de chaque camp s’attaquent à coups de hashtags et de tweets. C’est ainsi que, sur les réseaux proches de l’EIIL, le Front Al-Nosra, qui signifie le "Front de la victoire", est devenu le "Front de la perte et de la traîtrise".  Tandis qu’en face, le chef de l’EIIL est moqué depuis son apparition et son califat qualifié de  "farce". 

Bataille autour des photos de la mort d’un émir du Front Al-Nosra
Un des exemples les plus récents de cette confrontation par comptes Twitter interposés est le cas du décès  d’Abu Hazem, chef du Front Al-Nosra à Deir Ezzor, tué lors de la prise de la ville, le 14 juillet.Après l’annonce de sa mort, un activiste de l’EIIL dans la zone a posté les photos de son cadavre sur les réseaux sociaux. Il explique qu’Abu Hazem a été tué par balle alors qu’il tentait de fuir la ville après que l’EIIL en a pris le contrôle.

L’homme aurait été démasqué à un check point déguisé en femme et neutralisé alors qu’il s’apprêtait à déclencher sa ceinture explosive. Sur les photos, vêtu d’un long vêtement noir et de gants de femmes, Abu Hazem gît à côté d’une chaise roulante qu’il aurait utilisée pour se déplacer. Il a la barbe rasée et des billets disposés sur la poitrine. 

Abu Hazem, photo diffusée sur les réseaux sociaux.

Mais pour les militants du Front Al-Nosra, il s’agit d’une mise en scène. S’ils ne nient pas que c’est bien Abu Hazem sur les images, il n’a selon eux pas tenté de fuir, mais a été exécuté froidement et rasé en signe d’humiliation avant d’être photographié. L’argent, placé sur sa poitrine, serait selon eux une façon de le discréditer en l’assimilant à un mercenaire.
La diffusion de ces images, mises en scène ou non, par des activistes de l’EIIL semble avoir un double objectif : faire peur et faire passer les chefs du Front Al-Nosra pour des fuyards.
Le Front Al-Nosra s’insurge contre une fausse vidéo de l’EIIL … tournée en Libye
Cette guerre de communications entre les deux groupes djihadistes s'appuie parfois sur des images tronquées, ou manipulées.
La vidéo éditée qui a été mentionnée par le chef du Front Al-Nosra.
Sur cette vidéo, par exemple, présentée comme filmée en Syrie, un homme armé apparenté à l'EIIL déclare que son groupe viendra égorger les hommes et que les femmes seront considérées comme des "prises de guerre", sous entendu qu’elles deviendront les esclaves sexuelles des combattants de l’EIIL. Le chef du Front Al-Nosra, pour qui cette vidéo visait ses combattants, a dénoncé ces menaces de l’EIIL dans son dernier discours.
Pourtant, ces  images n’ont pas été filmées en Syrie et n’étaient pas non plus adressées aux combattants du Front Al-Nosra. Il s’agit en fait d’un jeune Libyen qui s’est filmé sur une plage de Derna, sur la côté libyenne, en se faisant passer pour un élément de l’EIIL. Dans la vidéo originale, il menace les chiites de Syrie : "Je vous jure chabiha, alaouites, chiites que nous viendrons vous égorger si vous ne vous repentez pas, on vous pendra et vos femmes seront nos prises de guerre […]". Cette  vidéo a par la suite été éditée par des internautes qui ont enlevé la partie "chabiha, alaouites, chiites", laissant entendre par cette manipulation qu’un élément de l’EIIL menaçait de voler les femmes des combattants du  Front Al-Nosra.

Un internaute met en parallèle une photo de ruine sur la plage libyenne de Derna et une capture d'écran de la vidéo.

Il est difficile de dire si les chefs d’Al-Nosra ont effectivement cru à cette menace ou si, dans le cadre de la guerre qui fait rage sur le terrain, cette vidéo a été vue comme une opportunité de diaboliser l’EIIL.
S’attirer le soutien des populations
Si ce sont essentiellement des combattants et des partisans qui s’affrontent à coup de tweets, d’images et de vidéos sur les réseaux sociaux, l’objectif est aussi que cette propagande touche de la population locale. Les informations publiées sur Twitter par les groupes djihadistes sont ensuite republiées sur les pages Facebook d’activistes locaux et atteignent ainsi un public plus large.

Billet écrit par Wassim Nasr et Ségolène Malterre, journalistes à FRANCE 24.