Le jeune homme, à gauche sur la photo, a été emmené de force par les recruteurs. Capture d’écran de la vidéo ci-dessous.
 
Au Tadjikistan, les jeunes gens qui n’honorent pas leur convocation au service militaire ont intérêt à rester sur leurs gardes. Face au faible engouemenent qu'il suscite, les recruteurs de l’armée ont recours à une solution radicale : l’enlèvement des jeunes hommes, sans autre forme de procès. Et comme la plupart de leurs  familles sont pauvres, peu osent protester.

Ce phénomène appelé "oblava" n’est pas nouveau, mais des vidéos amateurs qui viennent d’être publiées montrent à quel point l’expérience peut être traumatisante pour ces hommes et leurs proches. Selon un rapport de 2012 réalisé par Amparo, une association tadjike de défense des droits de l’Homme (l’organisation a été fermée un peu plus tard par les autorités du pays), sur plus de 3 000 conscrits interrogés, 74 % disaient avoir été victimes d’"oblava".
 
Cette vidéo montre un homme qui tente de s’opposer lors de son enlèvement par les recruteurs de l’armée.
 
La famille d’un jeune homme enlevé par l’armée s’interpose pour empêcher les recruteurs de l’emmener. L’une des femmes en vient à la confrontation physique avec l’un des officiers. Le jeune homme fait en ce moment son service militaire.
 
Le service militaire est obligatoire pour les hommes entre 18 et 27 ans, et dure un an pour ceux diplômés du supérieur, deux ans pour les autres. Selon des militants des droits de l’Homme, la raison pour laquelle les recruteurs ont recours à ces méthodes - qui sont illégales au Tadjikistan - est que l’armée veut s’assurer suffisamment d’hommes entraînés en cas de conflit, mais les recrues sont peu nombreuses à se présenter. Les conditions du service militaire au Tadjikistan sont réputées difficiles et les bizutages y sont violents, de nombreux jeunes sont donc déterminés à y échapper.

"Les recruteurs militaires parcourent les rues dans leurs camionnettes et embarquent de force des dizaines d’hommes ayant l’air majeurs"

Farangis Zikriyaeva était l'avocat d’Amparo au Tadjikistan jusqu’à la fermeture de l’organisation. Elle continue ses recherches sur l’armée tadjike depuis Berlin d’où elle dirige le programme en charge des droits de l’Homme.
 
Les jeunes savent que leur service militaire sera difficile. Les conditions de vie sont médiocres et ils sont victimes de bizutage. Les nouveaux conscrits sont régulièrement frappés, humiliés et rackettés par les plus anciens et se sentent plus tard obligés de faire de même, alimentant ainsi un cercle vicieux. [Les conscrits peuvent aussi être battus par leurs supérieurs. Récemment, un conscrit est décédé après avoir été sévèrement battu par un haut-gradé, NDLR.] À la fin de leur service, ils n’obtiennent aucune sorte d’avantage. Ils ont donc peu de raisons de vouloir y aller.
 
Nombre de familles qui ont les moyens de le faire, versent des pots-de-vin pour obtenir des certificats prouvant que leurs fils ont effectué leurs services militaires. Certains jeunes choisissent aussi d’aller étudier ou travailler à l’étranger, où ils ne peuvent recevoir leurs convocations, puis ils reviennent quand ils ont dépassé l’âge du service. Le taux de chômage étant très élevé au Tadjikistan, de nombreux jeunes partent en effet pour trouver du travail en Russie, ou depuis peu, au Kazakhstan - ce n’est pas nécessairement pour échapper au service militaire, mais les deux raisons se combinent souvent.
 
Ceux qui font leur service, soit parce qu’ils se sont présentés après convocation, soit parce qu’ils ont été victimes d’une "oblava", sont souvent issus de familles pauvres. Parfois les officiers en charge du recrutement ciblent en particulier ceux qui ne se sont pas présentés après convocation. Mais la plupart du temps, ils parcourent les lieux publics, comme les souks, en camionnette et embarquent, par dizaines, les hommes ayant l’air d’avoir entre 18 et 27 ans.
 
Ils ne font le tri qu’après : ceux qui sont fils uniques ne sont pas obligés de servir et sont donc relâchés. Ils laissent également partir ceux inscrits à l’université puisqu’ils sont autorisés à reporter leur début de service. Les autres sont enrôlés directement.
 
"Leurs parents sont souvent pauvres et non éduqués, ils ne connaissent pas leurs droits"
 
Généralement, les familles ne sont pas prévenues. Certains conscrits parviennent à appeler leurs parents depuis le portable de quelqu’un mais souvent, les proches n’ont pas de nouvelles de leurs fils pendant plusieurs jours et n’ont pas la moindre idée de ce qui leur est arrivé. J’ai rencontré des parents profondément perturbés par la disparition de leur fils. Ce sont généralement des familles pauvres, non éduquées, qui ne connaissent pas leurs droits et n’osent donc pas se révolter contre des représentants du pouvoir tels que l’armée.
 
Ce n’est évidemment pas sensé se passer comme ça. La loi stipule que les hommes ignorant leurs convocations doivent recevoir une amende et s’ils ne répondent pas à leur deuxième convocation, la police peut les arrêter et les poursuivre en justice. Mais je ne connais personne pour qui cette procédure a été appliquée. L’armée n’a pas l’air de vouloir perdre son temps.
 
À la minute où l’organisation Amparo a commencé à attirer l’attention de la communauté internationale sur le phénomène des "oblava", on nous a obligé à fermer, sous un faux prétexte. Mais de nombreux activistes continuent ce travail, bien qu’il soit incroyablement difficile à mener. Les tribunaux civils déclarent en effet que cela ne relève pas de leur juridiction et les tribunaux militaires sont impénétrables. Malheureusement, le public n’est pas très concerné par le sujet non plus. Les Tadjiks sont trop occupés à trouver un emploi pour pouvoir s’inquiéter des plus vulnérables qu’eux.

"J’attendais mon bus. Trois hommes sont sortis d’une voiture et m’ont ordonné de les suivre"

Rustam Gulov a fait son service militaire entre octobre 2010 et octobre 2011. Il avait 23 ans quand il a commencé, il venait de terminer ses études et travaillait pour Amparo. Aujourd’hui, il est employé d’une association pour la jeunesse.
 
J’avais recu une convocation pendant l’été et essayais de la contester légalement car la période de conscription n’avait pas encore commencé. Puisque je travaillais pour Amparo, j’étais très au fait des lois en vigueur sur ce sujet. Mon plan était d’essayer de faire un master plutôt qu’un service militaire. Mais un beau jour, alors que j’attendais mon bus, trois hommes sont sortis d’une voiture et m’ont forcé à monter. Dans mon cas, il était clair que ce n’était pas un "oblova" arbitraire - ils ont précisé m’avoir surveillé pendant plusieurs jours. Je pense qu’ils m’avaient à l’œil à cause de mon travail.
 
À mon arrivée au centre de recrutement, j’ai réussi à emprunter le portable de la mère d’un autre jeune homme embarqué comme moi et à appeler mes collègues, qui, à leur tour, ont prévenu ma famille. Mon père est venu au centre et a essayé de négocier avec les recruteurs. Comme il travaille dans le département des affaires militaires d’une université locale, il est parvenu à retarder mon départ de quatre jours, mais en fin de compte, il n'a pas pu les convaincre de me relâcher. J’ai été envoyé dans le Sud, loin de ma famille installée dans le Nord. C’est une règle tacite de l’armée d’éloigner autant que possible les conscrits de leur famille.
 
"Le petit groupe qui perpétrait ces violences était encouragé par les officiers"
 
C’était une année très difficile. Nous étions nourris principalement d’orge perlé, jour après jour. Nous avons reçu des uniformes de seconde main, qui ne nous tenaient pas assez chaud pendant l’hiver, et nos bottes tombaient en lambeaux. Heureusement, nous n’avons jamais été envoyés combattre sur le terrain.
 
Le niveau de violence dépend du lieu où on est affecté. Dans mon unité, au bout de six mois, les conscrits battaient les nouveaux à coups de ceinture. Ils nous obligeaient aussi à faire toute sorte d’exercices. Le petit groupe qui perpétrait ces violences était encouragé par les officiers qui y trouvaient un moyen de faire régner la discipline.
 
J’étais très en colère pendant les semaines qui ont suivi mon "oblava", mais après c’est l’ennui qui a pris le dessus. Le temps passait si lentement... J’ai tout de même tenté d’en faire quelque chose de constructif et ai rapporté mon experience à mes amis de la société civile une fois sorti.