Des enfants jouent dans le camp de Bentiu.Photo : Minuss.
 
Six mois après le début d'un conflit interethnique, le Soudan du Sud fait face à une situation humanitaire chaotique, dont les enfants sont les premières victimes. L’ONU a ainsi estimé mardi que 50 000 enfants étaient menacés de mourir de maladie ou de faim d’ici à la fin de l’année. Au cœur de ce drame, deux humanitaires témoignent.
 
"De nombreuses communautés ne pouvant plus cultiver ou s’occuper de leur bétail, le risque de famine est élevé. Dans certaines régions du pays particulièrement difficiles d’accès, des gens meurent déjà de faim", s’est alarmé le responsable des opérations humanitaires de l’ONU au Soudan du Sud, Toby Lanzer, annonçant en parallèle un plan d’aide visant à secourir 3,8 millions de personnes "touchées par la faim, la violence et la maladie".
 
Selon le  docteru Abdinasir Aboubakar, qui ravitaille pour la mission de l'ONU au Soudan du Sud (Minuss), la mortalité peut être très élevée dans les camps. "Au camp de Bentiu, nous comptons chaque jour trois morts pour 10 000 personnes. La situation est considérée normale quand il y a un mort ou moins". 
 
Plus d’un million personnes ont dû fuir leur domicile depuis le début des violences en décembre 2013, et 94 000 sont rassemblées dans des camps de réfugiés, notamment ceux la capitale Juba, celui voisin de Tomping, ou ceux de Malakal, Bor ou Bentiu. Dans ces deux derniers camps, les plus récents, la situation est alarmante.
 
 
Des déplacés collectent de l'eau au camp de Bentiu. Photo @Kent Page
 
Des enfants dans le camp de Bor, pieds dans la boue. Photo : Minuss.
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Des déplacés installent un abri dans le camp de Juba. Photo : Minuss.
 

"Les enfants sont les plus vulnérables"

Sergio di Dato est le coordinateur de Médecins sans Frontière pour le camp de réfugiés de Tomping, près de Juba.
 
Les enfants sont les déplacés les plus vulnérables : leurs défenses immunitaires sont plus faibles que celles des adultes, ils ont donc plus de risques de tomber malades.
 
La saison des pluies ne fait qu’accroitre ce risque permanent. L’eau stagne dans le camp ou crée de la boue, dans laquelle les enfants qui jouent entre les abris mettent leurs mains, qu’ils ne lavent pas. Ils attrapent donc des bactéries qui causent des diarrhées et amènent le choléra. Nous incitons vivement les gens à venir immédiatement nous voir dès qu’un enfant ou un adulte a de la diarrhée, car au tout début, le choléra se traite relativement bien. C’est essentiel : le choléra cause une perte de fluides, laquelle entraine une déshydratation, qui provoque un rétrécissement des veines, ce qui rend les piqures difficiles, et forcément encore plus sur des veines d’enfants. 
 
Les infections respiratoires sont également fréquentes, et là encore, les risques sont accrus avec la saison des pluies. Nous faisons face à des cas de pneumonie qui peuvent être mortels.
 
Une fillette arbore son certifat de vaccin contre le choléra à Bentiu. Photo : UNICEF
 
"Ils manquent de protéines et leur alimentation n’est pas assez variée"
 
Il y a également des problèmes de malnutrition : au camp, il est essentiellement distribué du riz, des haricots, de l’huile et du sel. Ils manquent donc de protéines. Nous leur donnons des crèmes caloriques pour tenter de limiter les risques de malnutrition.
 
Enfin, des déplacés qui ont fui les combats sont victimes de stress post-traumatique, après avoir été témoin d’atrocités, meurtres ou viols. On le voit parfois rien qu’au visage du patient. Nous avons une psychiatre au camp, qui tente de traiter ces problèmes, avec l’aide de traducteurs. Cela concerne les adultes comme les enfants, que nous essayons de calmer en leur faisant faire des jeux. Mais ce genre de problèmes ne se résout pas en un jour ou deux. C’est un long processus et un enjeu de taille pour nous.
 
Enfants au camp de Juba. Photo: Minuss.

“Le camp de Tomping est l'un des pires ”

Jehanne Henry est responsable de l’ONG Human Rights Watch en Afrique de l’Est. Elle revient d’une visite de camps de déplacés du Soudan du Sud, à Juba, Bor, Makalal, et Bentiu.
 
Autour de Juba, les camps sont mieux organisés, car ils sont établis depuis longtemps. Mais à Bentiu par exemple, c’est un désastre complet : on compte près de 40 000 personnes, il y a des va et vient incessants et la population ne cesse d’augmenter. Le camp manque cruellement d’eau pour assurer la santé de ces personnes, ce dont pâtissent les enfants en premier lieu.
 
Outre les problèmes sanitaires, il y a des problèmes de sécurité. Des déplacés vont chercher de l’eau à l’extérieur du camp. Comme ce sont en très grande majorité des Nuer, ils s’exposent aux tirs des forces gouvernementales, contrôlées par l’ethnie dinka. Récemment, un homme a été abattu alors qu’il se trouvait dans le camp, juste à l’entrée.
 
Ces personnes ont vécu l’horreur, des combats extrêmement violents, se sont réfugiées parfois pendant des mois dans la brousse, ne se nourrissant que de fruits et de légumes. Et dans le camp aussi ils vivent dans des conditions terribles, surtout avec l’arrivée des pluies : j’ai vu des matelas installés sur des tas de boue, des enfants courir pieds nus dans cette même boue, des latrines s’effondrer du fait du sol glissant... C’est pire que ce que j’ai vu au Darfour. Un des pires camps de réfugiés que j’ai vus de ma vie.
 
Tente inondée d'eau et de boue à Bentiu. Photo : ‏@MSF_Sweden
 
 
Selon l’ONU, l’aide humanitaire cumulée au Soudan du Sud s’élève pour le moment à 740 millions de dollars (547 millions d’euros). Il manque plus d’un milliard de dollars (739 millions d’euros) pour couvrir les besoins de base des déplacés.
  
Le Soudan du Sud a obtenu son indépendance en 2011 après des années de conflit. Mais le 15 décembre 2013, l’équilibre politico-ethnique fragile sur lequel reposait le jeune État s’est brisé : des combats ont éclaté dentre les partisans du président Salva Kiir, issu de l’ethnie dinka et ceux du vice-président Riek Machar, issu de l’ethnie nuer. Riek Machar et Salva Kiir se sont engagés le 12 juin à former un gouvernement d’union nationaledans les deux mois. Les deux accords de cessez-le-feu négociés en 2014 ont été rompus en quelques heures. Le conflit aurait fait au moins 10 000 victimes, mais aucun comptage fiable n’est disponible.