Extrait d'une vidéosurveillance, montrant un manifestant palestinien fauché par des tirs israéliens.
 
Deux jeunes manifestants palestiniens ont été tués et deux autres blessés lors d’affrontements avec l’armée israélienne, jeudi 15 mai à Beituna, une ville proche de Ramallah. Et si l’armée israélienne nie avoir utilisé des armes létales, des images de caméras de surveillance récupérées plusieurs jours après le drame montrent les deux manifestants fauchés par ce qui semble être des tirs à balles réelles.
 
Les affrontements se sont déroulés le 15 mai en marge de la Nakba ("catastrophe" en arabe), date anniversaire de la fondation de l’État d’Israël et du début de l’exode des Palestiniens. Notre Observatrice, membre de l’ONG qui a récupéré et analysé les images, estime qu’il est probable que l’armée ait tiré à balles réelles, dans le but de tuer les manifestants.
 
Vidéosurveillance montrant le premier manifestant tué, fauché par des tirs israéliens. Crédit: B'Tselem.

 
Vidéosurveillance montrant le deuxième manifestant tué, fauché par des tirs israéliens. Crédit: B'Tselem.

"Il y a de fortes suspicions que l’armée avait pour but de tuer"

Sarit Michaeli est porte-parole de l’ONG B’Tselem qui a récupéré et diffusé les images de vidéosurveillance.
 
"Nous avons obtenu la vidéo filmée par les caméras de surveillance de l’immeuble en bas duquel se trouvaient les manifestants. C’est un immeuble résidentiel, il est assez fréquent que dans les Territoires palestiniens les immeubles soient équipés de ce genre de caméra, pour des raisons de sécurité du voisinage ou justement pour filmer les affrontements entre armée et Palestiniens.
 
Les affrontements sont très fréquents à Beituna et dans la zone, car il y a une prison et une base militaire à proximité. Il y en a au moins une fois par semaine. Ils sont parfois bien plus intenses et violents que ceux du 15 mai, mais il n’y a que très rarement des morts. Il arrive que les soldats israéliens tirent à balles réelles, mais généralement ils visent les jambes ou les bras. Or, jeudi dernier, les quatre Palestiniens qui ont été blessés, dont les deux qui sont décédés, ont tous été touchés dans la partie supérieure du corps, soit au torse, soit dans le dos. Il y a donc de fortes suspicions que l’armée avait pour but de tuer.
 
"Un soldat ne peut tirer à balles réelles que s’il est en danger"
 
Les règles de l’armée stipulent qu’elle ne peut tirer à balles réelles sur des manifestants lançant des pierres que lorsque les soldats sont menacés ou en danger. Et on ne peut pas dire que sur ces images, les Palestiniens armés de pierre mettent en danger des soldats armés et repliés dans des endroits où ils étaient protégés.
 
Je n’ai pas d’éléments sur les raisons du déclenchement de ces affrontements, mais très généralement, ce sont les Palestiniens qui commencent à lancer des pierres sur les soldats. Il y a de très fortes chances que ça se soit passé comme ça. Une enquête de l’armée doit être menée pour déterminer l’ensemble des circonstances de ce drame. Mais je doute que les conclusions mettent en cause les soldats de Tsahal, ça n’arrive quasiment jamais.
 
B’Tselem affirme avoir obtenu des analyses médicales selon lesquelles les blessures des quatre manifestants "concordent complètement avec des blessures causées par des balles réelles et n’auraient pas pu être causées par des balles en caoutchouc ".
 
L’armée a nié avoir utilisé des balles réelles, et a demandé à pouvoir pratiquer une autopsie sur les corps des victimes. Interrogé après la diffusion de ces images, le ministre israélien des Affaires stratégiques a pour sa part assuré mercredi au site i24News qu’il était "confiant sur un point, c’est que personne dans l’armée israélienne n’ouvrirait le feu de façon intentionnelle et sans raison valable dans le seul but de tuer des jeunes".
 
 

"J’ai reconnu le son de balles réelles"

Samer Nazzal est photographe pour une agence de presse palestinienne et a couvert les affrontements du 15 mai à Beituna.
  
Quand je suis arrivé sur place, j’ai pu voir deux groupes de soldats israéliens, chacun d’un côté des manifestants. L’un se trouvait à environ 70 mètres, au pied d’un immeuble. L’autre était plus loin, environ 200 mètres, sur un parking.
 
J’ai vu le premier manifestant se faire tirer dessus et tomber. Il avait pris part aux jets de pierre, mais quand il a été pris pour cible, il ne faisait que marcher il n’avait pas une attitude provocante. Des deux groupes, je n’ai pas vu lequel avait tiré sur lui. Mais j’ai reconnu le son des balles réelles, il est différent de celui des balles en caoutchouc. Je n’ai pas assisté au second décès, mais sur les images, on voit qu’il se fait tirer dessus alors qu’il est de dos.
 
Dans les deux cas, on voit que les autres manifestants se ruent sur la victime pour l’évacuer au plus vite. Ce qui est également très choquant, c’est que les soldats ont tiré avec des armes non létales sur les manifestants qui ramassaient le corps du premier mortellement touché.
 
Photos prises par Samer Nazzal, montrant un manifestant touché par une balle non létale alors qu'il essaye d'évacuer un manifestant blessé.
 
J’ai couvert beaucoup d’affrontements de ce genre entre des jeunes Palestiniens et les soldats de Tsahal. Je n’ai jamais vu des manifestants se faire tirer dessus de la sorte.
Billet écrit en collaboration avec Corentin Bainier (@cbainier), journaliste aux Observateurs de France 24.