CHINE

Les confessions d’un "indic" du Web chinois

 Les autorités chinoises ne s’en cachent plus, deux millions "d'analystes en ligne de l'opinion publique" sont payés pour surveiller jusqu’aux tréfonds du Web en République populaire de Chine. Cette armée de fins limiers doit dénicher tout signe de mécontentement social dans les commentaires des internautes et les signaler aux autorités. Xiao, rêvait d’être journaliste. Il est finalement devenu l’un d’entre eux.

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Illustration. Image publiée sur Flickr en Creative Commons.

 

Les autorités chinoises ne s’en cachent plus, deux millions "d'analystes en ligne de l'opinion publique" sont payés pour surveiller jusqu’aux tréfonds du Web en République populaire de Chine. Cette armée de fins limiers doit dénicher tout signe de mécontentement social dans les commentaires des internautes et les signaler aux autorités. Xiao, rêvait d’être journaliste. Il est finalement devenu l’un d’entre eux.

 

À la différence des internautes du "parti des 50 cents" - ces propagandistes payés 50 centimes de yuan pour chaque commentaire en ligne, qui va dans le sens des autorités -, le travail des "analystes d’opinion" est officiellement reconnu par l’État chinois. Des sessions de formation ont même été lancées l’année dernière en grande pompe. Cinq journées d’apprentissage organisées conjointement par le "Quotidien du Peuple", le journal officiel du parti communiste, et le ministère des Ressources humaines et de la Sécurité sociale.

Interrogé par le "Beijing News" sur son travail, un analyste donnait cet exemple : "Des internautes ont commencé à commenter la grippe H7N9 en ligne. On a donc signalé ça plus haut. Les dirigeants du gouvernement provincial ont pensé que ça pourrait avoir des effets négatifs de laisser s’exprimer l’opinion publique. Ils ont donc demandé aux medias [traditionnels] de moins traiter le sujet."

 

 

"Ça ne paye pas mal, mais c’est écœurant"

Xiao Jun (pseudonyme) a travaillé récemment comme analyste en ligne d’opinion pour un groupe de médias publics. Pour des raisons de sécurité, il ne donne pas de détails sur les cas qu’il a soulevés.

 

Au début, je n’avais pas dans l’idée de me proposer pour ce poste. Je voulais être journaliste et j’ai envoyé mon CV à plusieurs médias. Mais il n’y a pas beaucoup de postes disponibles dans ce domaine. Quand je suis arrivé dans ma boite, on m’a proposé ce poste. Ça ne paye pas mal, mais c’est écœurant. [Les analystes en ligne de l'opinion publique seraient payés entre 4 000 et 8 000 yuans par mois, soit environ entre 450 et 900 euros, NDLR].

 

Les autorités municipales ou provinciales nous payent pour que nous leur envoyons des rapports. On utilise des logiciels élaborés développés en Chine par China Telecom ou encore Barfoo. Ils nous permettent de faire remonter des commentaires d’internautes. On peut aussi chercher spécifiquement des commentaires négatifs. Il y a beaucoup de personnes qui se plaignent de fonctionnaires locaux corrompus, de détournements de fonds, etc… On envoie tout ça à des responsables, parfois au niveau de la municipalité parfois au niveau de la province. Quand je tombais sur quelque chose de vraiment important, il pouvait arriver que j’envoie un SMS directement au gouverneur de la province.

 

Parfois, les responsables en question choisissent un de ces cas et en font un exemple de mauvais comportement à ne pas suivre. Il arrive aussi qu’on reçoive des plaintes directement sur certaines personnes. Et il est tout à fait possible que ces cas nous soient signalés dans le cadre de lutte de pouvoirs entre responsables.   

 

Mais nous devons absolument tout faire remonter car si des dirigeants apprennent certaines choses par d’autres bais, là, on peut avoir des ennuis.

 

"Ça m’a appris comment les autorités gèrent les choses et je commence à comprendre leur psychologie"

 

Le media pour lequel je travaillais tient aussi un forum. Si un commentaire posté sur la plateforme pose problème, nous le signalons et il arrive qu’il soit supprimé. Des dirigeants viennent aussi directement vers nous quand ils sont inquiets par rapport à certains commentaires et qu’ils veulent qu’on les retire. Et quand nous trouvons des posts problématiques sur d’autres sites, on les signale aussi. C’est aux dirigeants de gérer la suite.

 

Je ne dis pas aux gens que j’ai fait ce métier. Je n’étais rien d’autre qu’un 'indic'. Mais ce travail m’a permis de travailler mon écriture et si un jour je travaille vraiment comme journaliste, je pense que cette expérience me sera utile.  Finalement, ça m’a appris comment les autorités gèrent les problèmes et je commence à comprendre leur psychologie.

 

FRANCE 24 a eu accès à une capture d’écran d’un des logiciels de veille utilisé par ces analystes. Parmi les informations que le logiciel avait fait remonter on pouvait trouver des commentaires se plaignant de fraudes à des élections locales, de la corruption de certains policiers ainsi que des critiques sur les taxis qui surfacturent les clients.

 

La capture d’écran ci-dessous est la page d’accueil du logiciel. Sur les onglets on peut lire : "L’actualité de l’opinion", "Surveillance globale d’Internet", "Surveillance ciblée" et "Surveillance de Weibo" (le principal site de microblogging chinois).

 

 

La Chine a rendu publique l’existence de cette armée d’analystes en octobre 2013, soit quelques semaines après avoir sorti une nouvelle législation punissant de prison les internautes diffusant des informations jugées "diffamatoires" et relayées plus de 500 fois. Depuis ce texte, certains internautes demandent, en ne plaisantant qu’à moitié, à ce que leur commentaires ne sont pas trop retweetés.