CENTRAFRIQUE

Quand des musulmans et des chrétiens s'entraident à Bangui

 Des chrétiens et musulmans du quartier Kilomètre 5 à Bangui, un des quartiers qui a connu de graves scènes de violences durant ces derniers mois, ont décidé de créer un collectif en faveur de la paix. Des petites initiatives très concrètes pour faciliter la vie des deux communautés.   

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Photo prise lors d'une des premières réunions du Collectif 236 dans le quartier Kilomètre 5 mi-avril. Photo publiée sur le compte Facebook de notre Observateur.

 

Des chrétiens et musulmans du quartier Kilomètre 5 à Bangui, un des quartiers qui a connu de graves scènes de violences durant ces derniers mois, ont décidé de créer un collectif en faveur de la paix. Des petites initiatives très concrètes pour faciliter la vie des deux communautés.

 

Le Kilomètre 5 (KM-5), situé dans l’ouest de la capitale, est peuplé majoritairement de musulmans. Il a notamment été pris d’assaut par des milices chrétiennes anti-balaka en décembre 2013. Les Observateurs de France 24 ont déjà publié plusieurs articles rapportant l’insécurité et les difficultés liées au désarmement dans cette zone. A l’heure actuelle, la situation y est toujours tendue. Des assassinats dans l'arrondissement nous sont encore régulièrement rapportés par nos Observateurs.

 

Ces violences ont poussé de nombreux musulmans du quartier à quitter la Centrafrique pour le nord du pays, le Tchad ou le Cameroun entre mars et avril. Selon un responsable musulman de Bangui, le nombre de musulmans dans le 3e arrondissement est passé de 60 000 à environ 11 000 personnes.

 

Le quartier du KM5 se situe dans le troisième arrondissement de Bangui, matérialisé par le rond rouge. Source Wikimedia.

"À cause de nos prises de positions, on a des menaces d’anti-balaka et d’ex-Seleka"

C’est dans ce contexte qu’est né au début du mois d’avril le Collectif 236, au départ de simples réunions de quartiers entre des chrétiens et des musulmans du quartier KM-5. Il s’agit d’un des seuls groupes citoyens à être assidu et efficace, notamment sous l’impulsion de Dieu-merci Lazare Ndjadder Kangang, un inspecteur des douanes qui vit dans le quartier depuis soixante ans.

 

En discutant avec un ami musulman au début du mois d’avril, je me suis rendu compte que ce dernier n’osait plus se rendre au centre-ville, même pour faire ses courses ou retirer de l’argent. Le KM5 était devenu sa "prison à ciel ouvert", et il vivait essentiellement des dons de la Croix-Rouge. Je lui ai dit "viens avec moi, on va au centre-ville" et je l’ai embarqué dans ma voiture. Mais tout au long du chemin, j’ai cru rêver en voyant des gens qui l’apercevaient avec sa djellaba et qui criaient "voilà un musulman" et qui essayaient de s’approcher de mon véhicule pour nous agresser. Ce jour là, j’ai mieux compris ce que pouvaient vivre les musulmans au quotidien à cause de la bêtise de certains.

 

Les réunions sont hebdomadaires au kilomètre 5 entre chrétiens et musulmans.

 

Au KM5, les musulmans ont souvent des aïeuls sénégalais, maliens, tchadiens ou camerounais. Beaucoup sont des commerçants qui ont toujours vécu à Bangui. A cause des événements récents, il leur était de plus en plus difficile de se ravitailler. Il était même impossible de trouver certains produits et les prix avaient flambé au marché.

 

Les musulmans eux protègent les maisons des chrétiens de KM-5, ou leurs étalages sur les marchés. Ils les rassurent plus généralement sur le fait qu’ils peuvent vivre sans risque dans le quartier, même s’il est toujours majoritairement musulman.

 

"Ex-Séléka et anti-balaka ne savent plus contre qui ils se battent : je les appelle les ‘Anti-je ne sais quoi’ et les ‘Sélé-je ne sais non plus’ "

 

A cause de nos prises de positions, on a eu des menaces des anti-balaka et des Sélékas, certains sont même venus m’intimider sur mon lieu de travail. Ils me disent que «la réconciliation est une utopie», qu’il y a eu trop de sang versé et de maisons détruites pour pardonner. Moi, je leur réponds qu’ils sont des "Anti-je ne sais quoi" et des "Sélé-je ne sais pas non plus" : ils ne savent plus eux-mêmes contre qui ils se battent.

 

Des magasins musulmans criblés de balles dans une attaque au Kilomètre 5 fin avril.

"Des chrétiens m’aident à aller chercher mes marchandises dans des quartiers où je ne souhaite pas aller"

Fondé il y a un mois et demi avec une quinzaine d’habitants du quartier, le Collectif 236 revendique aujourd’hui un peu plus d’une centaine de participants réguliers dont une quarantaine de musulmans. Ibrahim Balla en est un : il est commerçant musulman au KM5 où il vend des matelas. Habitant depuis 50 ans dans le quartier, lui et sa femme, une chrétienne convertie à l’islam, ont refusé de le quitter par les convois fin mars. Il s’est rendu pour la première fois il y a un mois aux réunions du Collectif 236.

 

 

Jusqu’à récemment, j’étais très réticent à l’idée de sortir du troisième arrondissement, par exemple pour récupérer les marchandises que je fais venir du Cameroun. Quand j’ai entendu parler de ces réunions, j’étais d’abord sceptique : je ne savais pas s’il s’agissait de réunions politiques, je ne voyais pas bien où ça pouvait mener.

 

Des amis chrétiens, avec qui je jouais au football à l’école, m’ont convaincu de venir une fois. J’y ai exposé mes problèmes pour aller chercher mes matelas dans des quartiers où les musulmans ne peuvent pas se rendre. Des chrétiens ont accepté de m’aider : je leur avance l’argent, ils récupèrent la marchandise et l’amènent dans ma boutique au KM5.

 

Ça fait un mois que je viens une fois par semaine à ces réunions. Ça me fait chaud au cœur de voir que chrétiens et musulmans s’unissent pour s’entraider et œuvrent pour la réconciliation. Le fait que ça parte de simples citoyens et d’un quartier où il y a encore des tensions est un signe fort.

 

Le collectif a organisé une réunion publique début mai au quartier Fondo dans le 5ème arrondissement où 150 personnes se sont rendues.

 

 

Les initiatives pour prôner la paix se multiplient en Centrafrique : la semaine dernière, les Observateurs de FRANCE 24 rapportaient qu’une série télé autour de la question de la réconciliation, Centro Liv’n PIZ, était actuellement en tournage à Bangui.

 

Lire l'article : "Une série télé veut réconcilier les chrétiens et les musulmans en Centrarique"

 

 

Cet article a été rédigé en collaboration avec Alexandre Capron (@alexcapron), journaliste pour Les Observateurs de FRANCE 24.