Mory Toure et les habitants de Cocody Washington. 3 mai 2014.
 
Quand les employés du ministère de la Construction sont venus lui annoncer son "recasement" dans une maison d’un quartier périphérique d’Abidjan, Mory Toure a fait ses valises plein d’espoir. Il a quitté sa bicoque du bidonville de Washington Cocody, vouée à la démolition, et a attendu sur le bord de la route, comme on lui avait demandé, qu’un camion de l’Etat vienne le chercher. C’était en 1997. 16 ans plus tard, le camion n’est toujours pas passé.
 
Mory Toure, 63 ans, est un menuisier au chômage. Marié et père de 12 enfants, il vit depuis 1992 à Washington Cocody, un terrain parsemé de cabanes situé à quelques pas des quartiers riches de la capitale économique ivoirienne. Depuis près de 20 ans l’Etat prévoit de raser son quartier, considéré comme une implantation illégale, pour y mettre des constructions modernes. Mory Toure s’est fait à cette idée. Comme dans la plupart des villes de la planète, les pauvres sont peu à peu repoussés à la périphérie du centre ville. C’est comme ça. Mais ce que le menuisier ne peut oublier, c’est la promesse qu’on lui avait faite de lui attribuer une nouvelle maison. Il allait quitter sa bicoque faite de planches de bois et obtenir enfin un logement décent.
 
Sous la présidence d'Henri Konan Bédié, en 1997, le gouvernement avait en effet décidé de raser Washington Cocody. Une première partie du quartier avait été détruite et quelque 800 familles relogées dans des logements sociaux aménagés dans la commune d’Abobo, au nord d’Abidjan, dans l’ensemble résidentiel de Biabou 1. Mory Toure devait faire partie de cette première vague de personnes déplacées. Les employés du ministère lui avaient d’ailleurs remis plusieurs documents attestant qu’on lui attribuait une maison à Biabou 1. On lui avait même indiqué l’emplacement de son terrain : le lot 653.
 
 
Le menuisier s’était rendu sur place pour repérer son emplacement et avait même aidé à monter la charpente de sa future maison.
 
"Quand le lotissement a été achevé, on m’a dit de me tenir prêt à partir. Puis ils ont fixé une date. Je me rappelle, on m’a demandé d’être au bord de la route le vendredi matin à 8h30 avec ma famille et tout ce que je possédais. Un camion devait passer et m’emmener à Biabou 1, dans ma maison. Le camion n’est jamais passé. Ca fait 16 ans que j’attends."
 
Depuis, le menuisier s’est rendu de nombreuses fois au "lot 653" et il y a bien une famille qui y vit. Pourquoi lui a-t-on au dernier moment refusé un logement alors qu’il a en mains des documents d’attribution tamponnés par le ministère ? Personne n’a jamais pris la peine de lui expliquer.
 
Et Mory Toure n’est bien sûr pas le seul dans sa situation. À l’époque, des dizaines d’autres familles ont été laissées sur le carreau. Celles qui comme lui devaient partir pour Biabou 1 avec la première phase de relogement et qui ont été oubliées par les autorités. Et puis les 450 familles de Cocody Washington qui devaient faire partie de la deuxième phase, censée être déclenchée trois mois après la première. À celles-là l’Etat avait promis l’attribution de logements dans un autre lotissement, Biabou 2. Un quartier qui a effectivement commencé à être viabilisé, avec entre autres des financements de la Banque mondiale, et où de belles demeures ont été bâties. Mais aucun habitant de Cocody Washington n’y a été relogé et les villas sont toujours inoccupées.
 
Procès verbal du conseil des ministres paru dans Fraternité Matin le 26 mars 1998.
 
La situation s’est encore récemment dégradée pour Mory Toure et les habitants de Washington Cocoy. Le gouvernement actuel, qui s’est lui aussi lancé dans un vaste programme de réhabilitation des quartiers précaires, a renvoyé des avis d’expulsions, puis des bulldozers. Début février 2014, le bidonville a été rasé et la police a tenté d’expulser sans ménagement ses habitants. Mais peu d’entre eux sont partis. Après le passage des engins de démolition, ils ont reconstruit des abris de fortune et continuent de vivre au milieu des gravats.
 
 
L’État ivoirien explique que des habitants de Cocody Washington qui avaient été relogés à Biabou 1 ont commis des fraudes qui ont bloqué le processus de relogement. Par ailleurs, depuis le recensement des habitants de 1997, des familles étrangères au quartier s’y sont installées, espérant peut-être bénéficier d’un relogement.
 
Le ministre ivoirien de la Construction, de l’Assainissement et de l’Urbanisme, Mamadou Sanogo, a accepté de répondre aux questions de FRANCE 24 sur la situation des habitants de Cocody Washington.
 
"Il y a eu un premier plan de relogement à Biabou 1. Mais certains relogés ont revendu leur maison pour revenir à Washington Cocody. Et ceux qui sont restés n’ont pas payé de loyer. Ce qui fait que la deuxième phase de relogement [les 450 familles restantes] n’a pas pu être financée. Et puis le terrain qui devait accueillir les autres déplacés de Washington [Biabou 2] a été vendu à un Libanais et une Africaine par le gouvernement précédent. C’est tout simplement du détournement de bien public et lorsque je suis arrivé à mon poste, je me suis assuré que ce terrain revienne dans le giron de l’État. Nous lançons actuellement un vaste programme de logements sociaux (LEM). Je m’engage à ce que les dossiers des habitants de Cocody Washington - je précise, de ceux qui ont effectivement été lésés et qui peuvent le prouver - soient prioritaires. Mais nous n’allons pas verser dans la démagogie, comme le pouvoir précédent, en affirmant que nous allons donner un logement à tout le monde."
 
Les paroles du ministre donneront certainement une lueur d’espoir à Mory Toure, qui vivait depuis des mois dans la peur d’être expulsé par la police. Reste à savoir si les autorités ivoiriennes mèneront effectivement l’enquête nécessaire pour réparer les injustices du passé.
 
Article rédigé par Julien Pain, journaliste aux Observateurs de FRANCE 24