YÉMEN

Témoignage du sud du Yémen sous le feu des drones

 Des attaques massives de drones ont visé ces derniers jours des membres d’Al-Qaïda dans le sud du Yémen. Mais les autorités du pays l’ont reconnu, des civils ont perdu la vie dans les frappes. Notre Observateur est le frère de l’un d’entre eux.

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La carcasse d'une voiture ciblée dans une attaque de drone qui a fait trois morts le 19 avril. Photos via l'Association yéménite des victimes des drones. 

 

Des attaques massives de drones ont visé ces derniers jours des membres d’Al-Qaïda dans le sud du Yémen. Mais les autorités yéménites l’ont reconnu, des civils ont perdu la vie dans les frappes. Notre Observateur est le frère de l’un d’entre eux.

 

La série d’attaques a eu lieu dans plusieurs provinces du sud du pays. Les autorités ont annoncé la mort de plus d’une soixantaine de membres d’Al-Qaïda dans la péninsule arabique (Aqpa) ainsi que de trois civils. Depuis la signature en 2002 des accords entre le Yémen et les États-Unis qui autorisent les frappes de drone sur le sol yéménite, c’est la première fois que le ministère de la Défense yéménite reconnaît la mort de trois civils.

 

Aqpa est considéré par les États-Unis comme l'émanation la plus dangereuse du réseau Al-Qaïda. Cette branche aurait profité de l'affaiblissement du pouvoir central au Yémen en 2011, à la faveur de l'insurrection populaire contre l'ancien président Ali Abdallah Saleh, pour renforcer sa présence notamment dans le sud et l'est du pays.

"La présence présumée de membres d’Al-Qaïda dans ce véhicule justifie-t-elle de tuer tout le monde ?"

Hassan (pseudonyme) est le frère d’une victime d’une des frappes du 19 avril ciblant un véhicule et qui a fait trois morts et plusieurs blessés.

 

La frappe de drone qui a tué mon frère a eu lieu à 8h30 du matin à Saouma’a (province de Baida) alors qu’il était dans un véhicule avec d’autres personnes, en route vers notre région d’al-Dalea. Mon frère était encore étudiant à l’université. Le véhicule en question était utilisé comme une sorte de taxi collectif.

 

On a appris par différents témoignages qu’un homme était monté à bord et, après avoir fait un bout de chemin, il est descendu avant que le véhicule n’arrive à destination. On pense que cet homme travaillait pour les services yéménites et qu’il a probablement posé une puce électronique pour guider les drones américains. [Dans une vidéo mise en ligne sur des sites islamistes, le commandant d' Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA) a affirmé avoir la preuve que les autorités yéménites sont impliquées dans l’installation de puces sur des voitures qui auraient permis d’en faire des cibles pour des tirs guidés de drones, NDLR].

 

Le véhicule en question était un 4X4 Toyota comme il y en a plein dans la région. Les autorités yéménites ont d’abord dit que les personnes tuées ce jour-là étaient tous de dangereux terroristes, puis elles ont reconnu qu’il y a eu des morts de civils, sans dire pour autant qui étaient les civils et qui étaient les terroristes parmi eux.

 

S’ils ont reconnu cela, c’était pour ne pas se mettre les tribus et les clans à dos au moment où une grosse opération militaire était en préparation [une opération terrestre d’envergure a été lancée, mardi, par les autorités yéménites dans les provinces de d’Abyane et de Chabwa au sud du pays, NDLR].

 

"L’État est absent à tous les niveaux et il nous envoie la mort par le ciel"

 

Je ne sais pas pour les autres, mais mon frère n’était pas recherché par la police. Et admettons qu’il y avait des membres d’ Al-Qaïda dans ce véhicule, est-ce que cela justifie de tuer tout le monde ?

 

Comment pouvons-nous accepter que des vies soient perdues sur des simples présomptions et sans jugement ? Tout le monde, même les terroristes, devraient avoir le droit de se défendre avant qu’une sentence soit appliquée, sinon, c’est la loi de la jungle. Cette situation ne fait qu’envenimer les choses et grossir les rangs des mouvements terroristes.

 

Dans notre région d’al-Dalea, comme dans la majorité des provinces yéménites, l’État est absent à tous les niveaux et il nous envoie la mort par le ciel. Après 12 ans de bombardements à répétition, qu’attend-il comme réaction de nos jeunes ?

 

Mohamed el-Quaouli, président-fondateur de l’Association yéménite des victimes de drones, une organisation reconnue par l’État yéménite, complète quant à lui cette analyse : "Si les autorités yéménites reconnaissent pour la première fois l’existence de dommages collatéraux et par conséquent de victimes civiles, c’est parce que la frappe en question a eu lieu pendant la matinée sur une route très fréquentée et qu’il y avait beaucoup de témoins oculaires. Mais c’est aussi à cause des récents sit-in que notre association a organisés dans la capitale Sanaa. Les autorités n’avaient plus la possibilité de contenir la colère des familles à travers les procédés traditionnels de médiations tribales ou familiales très courantes dans ces régions."

 

Photo de l'une des victimes de l’attaque du 19 avril. Son visage à été flouté par FRANCE 24. 

 

En application des accords conclus entre Washington et Sanaa, dans le cadre de la "guerre contre le terrorisme", le Yémen a subi plus de 120 frappes de drones depuis 2002, dont 39 en 2013 et 36 depuis le début de l’année. À quelques exceptions près, "l’efficacité réelle" de ces frappes, dirigées à la fois par la CIA et le Pentagone, de façon indépendante, sans aucune transparence quant au processus, aux critères de décision, au mode d’établissement des 'kill list', selon Amnesty International, n’est pas avérée. Certains analystes parlent d’ailleurs d’un effet boomerang, les candidats au terrorisme étant plus nombreux à mesure que les attaques développent un sentiment anti-américain. Dans une tribune publiée en 2009 par le "New York Times", David Kilcullen, ancien conseiller du général David Petraeus, a déclaré que "chaque mort d’un non-combattant représente une famille hostile, un nouveau désir de revanche et plus de recrues [pour Al-Qaïda, NDLR]".

Billet écrit avec la collaboration de Wassim Nasr (@SimNasr), journalsite à France24.